* L’homosexualité selon les époques

L’homosexualité selon les époques (J. FRAISSIGNES Mai 2008)

InterviewD’où je parle ?

Je fais un survol et il y aura des imprécisions et des à peu près. Mon but est de montrer que si les rapports sexuels entre personnes de même sexe sont aussi vieux que le monde, ils ont eu des significations très différentes selon les époques et les civilisations.

Je ne parlerai pas du lesbianisme car je n’ai pas d’informations.

Je ne suis pas historien. Je parle à partir de mes lectures et de mes 35ans de parcours dans le mouvement gai, de ce que j’ai entendu, à Arcadie ou dans diverses conférences, de mes démêlées avec les autorités religieuses, etc.…

vote homosexuelQuand peut-on parler d’homosexualité ?

Il faut préciser le sens des mots. Le mot homosexualité est un mot récent qui remonte à Freud et à Hirsfeld qui ont créé ce mot à la fin du 19e siècle. Avant eux, on parlait de sodomie ou de rapports entre hommes. Le mot homosexualité désigne une réalité bien précise : l’attirance sexuelle, exclusive ou non, d’une personne pour une autre personne du même sexe. Il s’agit d’un état psychique, d’une orientation et non pas des actes que les personnes posent. Le mot a pris ensuite un sens beaucoup plus large. Nous éviterons de l’employer avant le 20e siècle.

young male couple embracing outdoorsDes hommes couchent ensemble. Quelle signification ?

La réalité du coït entre hommes est constante. L’un donne de gré ou de force son anus et un autre y met son sexe pour y éjaculer. De volonté délibérée, je ne m’attacherai pas à la matérialité de ce geste, mais à sa signification. Nous verrons qu’un même geste peut aussi bien signifier la destruction des personnes que leur accomplissement ou leurs pratiques religieuses ou encore les codes d’une société. Reprendre un texte législatif ou un texte religieux ancien sans tenir compte du sens donné à ce geste est une démarche malhonnête, ce qui explique bien des malentendus. C’est très net dans la lecture que l’on a pu faire de l’histoire de Sodome et Gomorrhe.

non à l'homophobie, au sexismeLa sodomie qui détruit. Cette histoire est tenace. L’injure la plus grave qu’on puisse faire à un homme est de le traiter d’enculé, d’homme qui n’est plus un homme.

Le mot ‘sodomie’ est lié à la destruction de la ville de Sodome, racontée dans la Bible. A cette époque, deux modes de vie se côtoient mais ils se détestent. Les nomades pasteurs : Ils sont ouverts sur le désert et vont de pâturage en pâturage. Ils savent la dureté de la vie au désert et sont très accueillants aux étrangers. Par contre, ceux qui ont choisi la vie sédentaire et l’agriculture se sont construit des villes avec des remparts et sont très méfiants envers ceux qui risquent de leur voler leur récolte. Donc, deux bédouins ont décidé de passer la nuit sur la place de la ville de Sodome. Lot, qui a lui-même été nomade, sait la méfiance des sodomites et il invite les deux bédouins à passer la nuit dans sa maison. A la nuit tombée, les sodomites viennent réclamer les deux hommes à Lot qui s’y oppose. En fait, ils veulent leur faire subir les derniers outrages et les sodomiser. Il s’agit d’un viol. Leur but est précis. A cette époque, tout homme qui a été pénétré n’est plus un homme. Il est moins qu’une femme, moins qu’un esclave. Il va cacher sa honte et il est rendu inoffensif. C’était le sort réservé aux prisonniers de guerre pour les anéantir définitivement. Lot sait la dignité de tout homme et l’accueil qu’on doit réserver à l’étranger qui passe. Il refuse de les leur donner et va jusqu’à proposer aux sodomites ses propres filles à leur place pour qu’ils se calment. L’hospitalité est un devoir sacré. La faute des sodomites est moins de vouloir sodomiser les deux bédouins que de refuser l’hospitalité sacrée due aux étrangers et de vouloir les détruire comme on détruit des vaincus. Au nom de ce texte lu à contre sens, les religieux ont exclu les gais pendant des siècles. Les vrais sodomites sont ceux qui refusent l’accueil des étrangers, de ceux qui sont différents.

Same sex couple on white backgroundQue faire de ceux qui se vivent en femme ? La sodomie devient un geste religieux. Nous trouvons là un autre sens au coït entre hommes. C’est ce qui explique la véhémence de la Bible contre ceux qui vont sur les hauts lieux (un bouquet d’arbres au sommet d’une colline) forniquer avec ces prostitués sacrés. La bible les appelle les chiens. Ce qui est reproché est moins la relation entre hommes que le culte rendu aux dieux païens qui met en danger la fidélité au Dieu d’Israël.

De tout temps, il y a eu des hommes qui se sentaient femmes et qui ne pouvaient être que passifs dans la relation sexuelle. Ils étaient gênants et il fallait leur trouver un rôle pour les insérer dans la société puisqu’ils ne seraient pas des procréateurs. Diverses solutions ont été trouvées pour que chacun ait sa place. Ces hommes, un peu étranges, sont souvent devenus des chamans (médiateurs avec le monde des esprits) ou se sont vus attribuer un rôle plus ou moins religieux. Ainsi en Inde, jusqu’à un passé récent, ces hommes étaient castrés mais devenaient des marieurs. Ils vivaient en communauté et ils intervenaient lors des cérémonies de mariage. Il y a 3000 ans, autour du bassin méditerranéen, il y avait des temples de la fécondité. Pour avoir une descendance, il fallait la bénédiction des dieux. Pour cela on allait au temple et on copulait avec les prostitués sacrés. Ces prostitués étaient des hommes ou des femmes et on retrouvait là les transsexuels qui recevaient ainsi leur rôle social.

Round dance of 3D small peopleLa pédophilie en Grèce comme rite initiatique et aussi en Afrique – La pédérastie est la plus connue.

L’enfant grec n’a pas le statut d’homme libre, de citoyen. Le mot « païs » qui le désigne est le même que celui qui désigne l’esclave. Il est appelé à devenir un citoyen au jour de sa puberté. Il faut l’éduquer, lui apprendre son rôle de citoyen. Il est confié à un adulte qui devient son initiateur à toutes les connaissances de la vie. La relation entre pédagogue et élève passe par une relation sexuelle car l’érotisme fait partie de l’initiation. Dans des villes austères comme Sparte, la relation devait cesser à l’apparition des premiers poils du pubis. Devenu Citoyen, le jeune entrera à l’éphébie pour y parfaire son éducation et il ne pouvait plus être l’objet sexuel de son pédagogue. Il s’agit d’une pédérastie (au sens strict du terme) codifiée. Il est intéressant de savoir que d’autres civilisations, notamment en Afrique ont recours à cette pratique. Dans les civilisations traditionnelles, à la puberté, le jeune garçon est confié à son oncle maternel qui s’isole avec lui pendant un temps assez long pour lui enseigner ce qu’il doit savoir et le coït entre eux fait partie de cette initiation.

L’insulte qui dit : « Va te faire voir chez les Grecs » fait allusion aux habitudes de ce peuple aux temps anciens. Mais là encore selon les cités (elles sont nombreuses) ou selon les époques, le coït entre hommes revêt des significations bien différentes.

Dancing people silhouettesL’amour des hommes comme un art de vivre : le banquet, la quête de jeunes esclaves en Grèce et à Rome.

Mais dans d’autres cités, moins rigoureuses que Sparte, la relation avec les jeunes garçons prend un caractère ludique. Elle peut être vue comme une forme accomplie de l’amitié entre citoyens libres et Platon, à Athènes, fait tout un discours sur la question dans le récit du Banquet. Que faut-il regarder ? La beauté physique, la grâce juvénile ou bien ce que le garçon a dans la tête et dans le cœur ? Dans une période plus récente, la recherche des beaux garçons deviendra une activité élégante et le commerce des jeunes esclaves venus des pays soumis, sera très prisé. Quand il devient adulte, on le jette et on en achète un autre. Rome pratiquera beaucoup cette forme de sexualité.

Le bataillon thébain

Dans la ville de Thèbes, l’amour entre hommes avait une autre signification ; il permettait à deux amants de se préparer au combat et, par émulation, de se soutenir face à l’ennemi. Leur amour faisait d’eux des combattants redoutables. Ils formaient une unité d’élite qu’on appelait le bataillon thébain. Cela fait écho aux couples mythiques de Castor et Pollux, d’Achille et Patrocle et d’autres qui furent de valeureux guerriers. On est loin du sous-homme du monde sémite.

Les mariages entre hommes : un acte codifié

Boswell rapporte dans ce monde grec des rituels de mariage entre hommes. Dans ce cas, l’attirance d’un homme pour un autre est codifiée et devient un acte de société. Sur le bord de la mer Noire, le rituel se fait par le sang. Les époux se font une coupure et mêlent leur sang dans une coupe pour le boire ensuite. Ils sont unis pour la vie. Dans l’île de Crète, l’homme qui désire un jeune homme l’enlève avec l’aide des ses amis et le conduit dans un endroit retiré. Il y a des cadeaux rituels qui sont obligatoires. Après quelques mois, le couple revient dans sa ville de départ et un banquet a lieu, durant lequel l’épousé dit s’il accepte ou non de vivre avec son ravisseur.

Mixity - Two joint hands symbolizing diversityLes couples d’hommes au temps de l’amour courtois.

On peut citer au 11e siècle St Pierre Damien qui mène une campagne très dure contre les clercs sodomites. On trouve des choses intéressantes dans les poèmes de l’Amour courtois avec les trouvères et troubadours. A la suite de la chanson de Roland, ces poètes chantent la fidélité de couples d’hommes qui font campagne pour leur suzerain. Tous ont une épouse ou une bien-aimée qui est restée à la maison et pour laquelle ils ont parfois une pensée. Mais leur affection profonde va à leur compagnon de combat pour qui ils écrivent des chants enflammés. Roland a pour ami Olivier. Il pleure à la mort de ce dernier. La chanson de Roland (début 12e) et aussi les poèmes qui suivront chantent les couples d’hommes et leur tendresse dans ce monde où il n’y a pas de femmes. Rien de scabreux certes, ces amitiés sont décrites comme platoniques mais c’est un monde de tendresse masculine étonnant. On s’embrasse et on pleure beaucoup. Ces chants servent à exprimer les codes de la chevalerie. Ils renvoient implicitement aux pratiques de ces rudes soldats.

Car, au 11e siècle, l’Eglise de Rome veut reprendre ses fidèles en main et moraliser la société. Elle va faire cesser les guerres entre les féodalités locales et, pour cela, mobiliser les troupes dans les croisades. Les hommes seront sans femmes pendant plusieurs années. La sexualité entre hommes était habituelle. Le concile de Naplouse interdira les rapports entre hommes mais ces condamnations seront sans grand effet.

discrimination raciale - racismeLe Haut Moyen Age est une période troublée, avec des guerres incessantes. Les hommes sont absents de chez eux durant de longues campagnes. Quelle était la sexualité de ces hommes sans femmes ? Je n’ai pas beaucoup d’éléments. La sexualité n’est pas très encadrée et il semble que les rapports sexuels entre hommes était l’exutoire naturel. Sodomie habituelle qui ne semble pas poser de problèmes. Toutefois la répression va s’organiser aux alentours de l’an mille.

La sodomie dans le collimateur : La vraie reprise en main aura lieu à partir de 1250. Thomas d’Aquin réécrit la doctrine chrétienne en prenant les critères d’Aristote qu’on venait de redécouvrir. Parmi les questions posées, on se demandait quel péché était le plus grave, le meurtre ou la sodomie. Et beaucoup optent pour la sodomie. On mettra en place la théorie du péché contre nature qui peut conduire au bûcher. En réalité, il n’y eut que quelques centaines d’exécutions pour sodomie au cours des siècles et on pense que le péché de sodomie était invoqué le plus souvent pour abattre un ennemi politique, ce qui fut le cas des Templiers de France. Le motif réel de leur condamnation était d’abattre un Etat dans l’Etat et de leur prendre leur trésor. Philippe le Bel et le pape qu’il avait lui-même mis en place s’entendirent pour mener à son terme cette basse besogne.

handcuffed hands denouncing the criminalization of homosexualityLa sodomie devient le péché dont on ne parle pas. C’est un autre moyen de pression, car s’il n’y a pas de mots, il n’y a pas de réalité de l’amour entre hommes. Il faudra attendre le 20e siècle pour verbaliser à nouveau cette réalité.

L’Amérique précolombienne.

A la suite de la découverte de l’Amérique, les moines franciscains voulurent convertir ces ‘sauvages’ à la vraie foi. Les Incas et autres peuples d’Amérique latine avaient une civilisation brillante et fortement organisée. On sait que les franciscains leur reprochaient leurs sacrifices humains. On sait moins que la sodomie a causé leur perte. Les rapports sociaux étaient régis par une subordination hiérarchique très forte. Tout partait de l’Inca qui redistribuait la richesse. Celui qui voulait être le plus puissant devait être celui qui donnait le plus. La sodomie servait à réguler les rapports hiérarchiques, ce que les bons moines ne pouvaient supporter. Moyennant quoi, ils détruisirent ces civilisations. Il en était, paraît-il, de même chez les Indiens de l’Amérique du Nord. Il n’y a pas, à ma connaissance, d’écrits sur le sujet.

handVaste survol et beaucoup d’imprécisions. Juste des repères pour dire que le même acte du coït entre hommes a des significations radicalement différentes.

– Un geste religieux dans les temples de la fécondité

– Un art de vivre

– Une initiation à la vie par le code de la pédérastie

– Une préparation à la guerre

– Une quête du plaisir pour le plaisir

– Un rite de mariage destiné à durer

– Un moyen de signifier les hiérarchies sociales

– Sans doute, d’autres significations.

Nous pourrions nous demander quelle signification nous donnons à nos amours entre hommes ? Nous manquons malheureusement de recul. En Allemagne, avec Hirsfeld, avant la « Nuit de cristal », elles sont un mode de vie, un lieu de création.

Avec le nazisme, elles sont la marque d’une dégénérescence grave et il faut exterminer ceux qui la pratiquent. Dans les années soixante, et en France, après mai 68, elles deviennent une lutte pour la reconnaissance de la différence.

Perspectives nouvelles : le couple comme une réalité reconnue et féconde.

Les revendications du mouvement gai apportent une autre possibilité à cet inventaire. Il est admis (enfin presque) que certains ne peuvent avoir de désir que pour les gens de leur sexe et que leur sexualité sera obligatoirement de type homosexuel. D’où la revendication de reconnaissance pour les couples ainsi formés. Non seulement ils ne se cachent plus, mais ils demandent de pouvoir vivre au grand jour comme tous les autres couples et bénéficier des droits attachés à la vie de couple. Le Pacs est un premier pas.  [aujourd’hui le Mariage pour Tous].

Même s’ils ne peuvent engendrer des enfants, ils revendiquent que soit reconnue leur fécondité. Et pas seulement dans les arts et la coiffure. Ils demandent que soit reconnue l’action qu’ils mènent dans les domaines de services où ils sont très présents : la santé, l’éducation, les services sociaux et bien d’autres.

Gay Rights MovementCe combat est loin d’être terminé.