* De qui suis-je le prochain ? Commentaire de Matthieu 25, 31 à 46

De qui suis-je le prochain ?

Commentaire de Matthieu 25, 31 à 46

Dans l’histoire de sa propre existence, qui, parmi nous, n’a pas été compté-e parmi « les plus petits » ? Qui n’a pas été relevé-e par un acte solidaire alors qu’il/elle était en état de faiblesse ? Pourtant, «lorsque notre tour vient» de venir en aide à notre prochain, nous restons bien souvent tiraillé-e-s entre faire acte de solidarité ou passer notre chemin, entre fermer les yeux ou se mettre en marche vers l’autre, comme nous le ferions pour le Christ.

sdf-sur-le-trottoir

« Amen, je vous le dis, dans la mesure où vous avez fait cela pour l’un de ces plus petits, l’un de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. »

Cela n’est pas sans rappeler la parabole dite du «bon Samaritain» dans laquelle nous sommes appelé-e-s à veiller sur notre prochain-e…et à devenir également le prochain de l’autre. «Que dois-je faire ? Qui est mon prochain? De qui suis-je le prochain ?» : Ces questions traversent les Évangiles et continuent à nous traverser.

Mixity - Two joint hands symbolizing diversity

Dans le passage de Matthieu chapitre 25 versets 31 à 46, le Christ appelle à nouveau à une conversion à la solidarité. Une dualité y est flagrante dans la phrase centrale répétée 2 fois : «Amen, je vous le dis, dans la mesure où vous avez fait cela pour l’un de ces plus petits, l’un de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait»(1).

D’un côté il y a les justes qui ont accueilli et aidé les plus petits et donc le Christ ; de l’autre côté, ceux qui n’ont rien fait. La tentation est grande de conclure de manière simpliste et simplificatrice en séparant les personnes entre celles qui ont bien fait et celles qui ont mal fait.

Tourists are heated at a fire at night

Cependant le Christ est subversif, il est là où nous ne l’attendons pas. N’est-il pas celui qui a pris pour sœurs la samaritaine rencontrée au bord du puits, la pécheresse au banquet, et pour frères aveugles et paralytiques lors de ses voyages ? Il a fait siens celles et ceux qui sont mis sur le côté. A sa suite nous sommes appelés à être solidaires avec eux, à les recevoir et leur tendre la main car «dans la mesure où vous avez fait cela pour l’un de ces plus petits, l’un de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait». Il nous appelle à une solidarité, tout comme à un don, circulaire : «donnez et vous recevrez» (Matthieu 7,7).

Si nous regardons rapidement comment le texte a été perçu à travers l’histoire du christianisme, nous pourrions tracer trois temps.

Dans un premier temps, des réflexions théologiques et spirituelles ont fait du prochain un moyen pour accéder à Dieu : Dieu est accessible PAR le frère / la sœur. Le prochain n’était alors considéré que par sa présence et son individualité. Cette première approche est la conséquence d’une interprétation littérale de la phrase centrale de notre passage et a poussé de nombreuses personnes à pratiquer la charité.

camionnette-pour-debarras

Plus tard, la redécouverte de la dimension collective qui anime le message du Christ, notamment à travers le «Aimez-vous les uns les autres» (Jean 13,34) et son envoi des disciples deux par deux(2), a donné une nouvelle dimension à la signification de la présence de l’autre : Dieu devient accessible AVEC le frère / la sœur.

Enfin, le frère / la sœur ne fut plus envisagé-e uniquement comme un moyen ou un «objet» nécessaire pour répondre à l’invitation du Christ. Il/Elle est devenu-e bien plus. L’être de la personne et la relation entre les personnes sont considérés comme signes et instruments de la Révélation de Dieu. Dieu se révèle dans un amour mutuel, dans la réciprocité, dans l’échange: «qu’ils soient un comme nous sommes un» (Jean 17,22), «comme je vous ai aimés»(Jean 13,34). Ainsi, Dieu devient accessible PAR la relation DANS l’échange AVEC le frère / la sœur, à l’image de la formule liturgique: «Par Lui, avec Lui et en Lui».

man praying

Ce troisième temps ouvre des chemins inédits pour accueillir et être solidaire avec toute personne aujourd’hui sur le parvis de nos Églises. La nouveauté ne réside pas tant dans cette présence du Christ, que dans la prise en compte de cette présence comme finalité et orientation d’une vie ensemble, d’une vie en communion. Immédiatement les questions surgissent: Comment pouvons-nous rendre opérationnel un tel concept? Quelles implications et conséquences peuvent-elles engendrer?

Nous sommes invités à sortir d’une lecture hétéro-normée des Écritures qui finalement, ne fait que réduire nos horizons et notre compréhension. Nous pouvons la lire avec la riche diversité présente dans le monde, ou avec l’aide, par exemple, d’une théologie queer, post-coloniale, post-moderne, voire même avec l’éclairage de multiples théologies mises en discussion afin de parvenir, comme le développe Muriel Schmid(3) selon Marcella Althaus-Reid à «une théologie de l’indécence (…) qui s’ancre dans la vie des gens et leurs expériences fondamentales sans les censurer»(4).

vote homosexuel

1 Versets 40 et 45

2 « Après cela, le Seigneur désigna 72 autres et les envoya deux par deux en avant de lui dans toute ville et tout endroit où lui-même devait aller » Luc 10,1.

3 Muriel Schmid, « Queer théologie ? De quoi parle-t-on ? » dans l’ouvrage collectif d’Yvan Bourquin et Joan Charras Sancho, L’accueil radical – Ressources pour une Eglise inclusive, Labor et Fides, Genève, 2015

4 « C’est une théologie qui invite les individus à se présenter tels qu’ils/elles sont et à sortir du placard de leur sexualité en tant que lesbiennes, gays, travestis, transgenres, bisexuels, mais aussi hétérosexuels » Marcella Althaus-Reid, Indecent Theology, pages 176 et suivantes, traduites et citées par Muriel Schmid,

Emmanuel du Groupe Prêtres de DJ, et Emeline du Groupe Protestants de DJ

Tiré du DOSSIERS D&J – N°5 SOLIDARITE 2016