* Michèle JEUNET « Masculin-Féminin. Où en sommes-nous ? »

Michèle JEUNET,

Recension de son livre :

« Masculin-Féminin. Où en sommes-nous ? »

Décryptage d’une encyclique

A l’heure où « des laïcs et des prêtres multiplient camps et stages pour aider les hommes à se réconcilier avec leur masculinité, jugeant que la société et l’Eglise sont dominées par des valeurs féminines » (Journal Le Monde, 27 décembre 2016)[1], le livre de Michèle Jeunet est le bienvenu afin d’y voir plus clair sur les enjeux actuels du masculin et du féminin au sein même de l’Eglise catholique et plus largement.

L’auteure, religieuse et titulaire d’une maitrise en théologie, est une spécialiste du discernement et de l’accompagnement spirituel. Depuis plusieurs années, elle est également présente sur les réseaux sociaux à travers un blog « Au bonheur de Dieu »[2] dans lequel elle ose une parole personnelle conjuguant féminisme et foi pour que celle-ci soit « pensée et dite autrement afin d’être crédible aujourd’hui » pour reprendre ses mots.

A travers le décryptage d’une lettre apostolique du pape Jean Paul II portant sur la dignité et la vocation de la femme (Mulieris dignitatem, 15 aout 1988), Michèle Jeunet montre comment une rupture partielle est intervenue dans le discours théologique et ecclésial qui jusqu’à présent justifiait la place infériorisée des femmes. Elle écrit : « Ces questions dépassent largement la sphère chrétienne et religieuse, mais une certaine manière de traduire et d’interpréter les textes bibliques a légitimé une situation de fait, ceci avec d’autant plus de force qu’elle se réclamait de l’autorité même de Dieu. De ce point de vue, mon livre se veut une contribution à un travail de mémoire, en vue de continuer à se libérer de pratiques discriminantes » (page 13).

 

Si la démarche de l’auteure est militante, le contenu de l’ouvrage propose une étude sérieuse, approfondie et rigoureuse. Elle montre en effet la distance prise par Jean Paul II avec le discours classique en présentant l’homme et la femme comme image de Dieu en lien tant avec la théologie du Concile Vatican II dans Gaudium et spes  qu’avec une philosophie de la personne[3]. Mais Michèle Jeunet dénonce aussi avec insistance le fait que « cette lettre encyclique justifie la posture féminine qui met symboliquement les femmes uniquement du coté de l’Eglise, en position de réception et non d’initiative » (page 49). Le problème central est ici clairement posé et possède une multitude de conséquences graves pour les femmes. Nous en retiendrons trois :

1 – Comment sortir des représentations hiérarchisées entre Adam et Eve ?

Michèle Jeunet montre que « les liens Eve/Marie et Adam/Christ tels que le pense Mulieris dignitatem sont dangereux pour les femmes. Car ils rétablissent une hiérarchie : le féminin serait tout entier du coté du créé, de l’humain ; le masculin par son union au Verbe serait seul à être uni à Dieu. » (page 60). Pour l’auteure, la rédaction d’un document similaire à l’adresse des hommes qui pourrait s’intituler Viri dignitatem (page 63) ne réglerait pas l’impasse de ces représentations hiérarchisées entre hommes et femmes. Ce qui apparait plus constructif est le travail de plusieurs théologiens qui ont mis en évidence de nouvelles approches : celle d’André Wénin pour qui le drame d’Adam, autant femme que homme, est de se prendre pour l’origine d’Eve (page 74) ; celle de Lytta Basset pour qui l’apparition de la figure d’Adam intervient dans un monde déjà marqué par le mal (page 82) ; ou encore l’option de Juan Luis Segundo pour qui l’Incarnation ne met pas un terme à la recherche de l’homme et pose cette question : « comment la plus haute auto-communication de Dieu qu’est le Christ nous ferait cesser de penser, nous ferait abandonner notre aventure créatrice en quête de vérité ? » (page 101). Des pages passionnantes qui invitent à aller plus loin dans la connaissance de ces auteurs.

2 – Une communauté d’hommes et de femmes à l’image de la Trinité

Michèle Jeunet ouvre une autre perspective pour penser la relation homme/femme non à partir  d’une vision de « Dieu comme un souverain au trait masculin car, si on le pense ainsi, nous avons une monarchie divine au ciel qui fonde la souveraineté terrestre de tout pouvoir d’un seul sur l’autre » (page 120) mais à partir de la Trinité des personnes divines « car c’est en tant que père de Jésus crucifié et ressuscité qu’il est tout puissant et qu’il s’expose ainsi à l’expérience de la souffrance, de la douleur, de l’impuissance et de la mort » (page 125). Cette conception n’est pas sans rappeler le travail de Bruno Forte[4] ou celui de Piero Coda[5]. Michèle Jeunet tire les conséquences directes de cette conception trinitaire en se référant au théologien protestant Jürgen Moltmann[6] : « Une théologie politique qui se veut chrétienne doit donc critiquer le monothéisme politique en refusant une unité entre religion et politique mais aussi en recherchant des options politiques qui correspondent aux convictions de la foi chrétienne et qui ne la contredisent pas. Donc un non à la monarchie d’un souverain, non à un maître du monde, non à un père tout puissant patriarcal qui se définirait par le pouvoir de disposition sur ce qui lui appartiendrait. Et un oui à la communauté des hommes sans privilèges ni servitudes, communauté où les personnes sont définies par leur relation les unes avec les autres et leur importance les unes pour les autres, définies par la personnalité et par des relations personnelles » (page 126). Une profession de foi et un engagement que nous ne pouvions pas laisser sous silence !

3 – Vers l’idée que l’humain se dérobe à toute définition

C’est sans doute en ce domaine que Michèle Jeunet est la plus innovante et ouvre une perspective qui intègre le regard que l’être humain pose sur lui-même depuis la découverte de Freud. Tout commence ici par une revendication légitime : « Peut-on et doit-on dire « Elle est Dieu » comme nous disons « Il est Dieu » ? Peut-on dire autrement « Au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit » ? » (page 131) Dans un contexte bien différent, c’était déjà la quête d’Augustin d’Hippone au début du christianisme afin de pouvoir rendre compte à ses contemporains de la nouveauté de la révélation trinitaire[7]. Au XXI° siècle, l’auteure écrit : « L’homme est à l’image de celui qui n’a pas d’image, de celui qui ne peut être représenté, de celui qui ne peut être défini. Cela voudrait-il dire que, de même qu’on ne définit pas Dieu, car l’enclore dans une définition ne peut produire qu’une idole, de même, on ne peut définir l’humain car l’enclore dans une définition ne peut que le défigurer, en faire aussi une idole au sens d’une fausse image de lui. Dieu se dérobe à toute définition, l’humain également » (page 134). Ce n’est pas là le constat d’un échec mais au contraire la voie ouverte à une nouvelle conception plus ouverte, plus libre, plus créatrice de la relation : « Cette relation différenciée est sans représentation. On ne peut l’enclore, mettre la main dessus, elle se dérobe à toute définition. Et comme elle est humaine, elle est dans une histoire, une tâche à réaliser » (page 136).

Attention cependant de ne pas aller trop vite en besogne en sautant allègrement certaines étapes car la dimension de la relation – si l’image n’est « pas une représentation mais une fonction » (page 134) pour reprendre l’expression de Michèle Jeunet – ne vise pas d’abord le rapport homme/femme mais l’image que chaque être humain entretient avec lui-même. Ainsi la conception de « la femme éternelle » (page 65) est un leurre, une idéalisation, une représentation qui évite de rejoindre chaque femme dans son identité, dans sa subjectivité. C’était le sens de l’expression de Jacques Lacan « la femme n’existe pas » ou de Jean Allouch lorsqu’il écrit « une femme sans au-delà »[8], une invitation à interroger  sérieusement nos certitudes et croyances.

A Brive-la-Gaillarde,

le 5 avril 2017

Emmanuel Pic, membre du groupe

[1] L’analyse du philosophe Yvon QUINIOU sur cette réalité est intéressante :  https://blogs.mediapart.fr/yvon-quiniou/blog/291216/lahurissante-apologie-catholique-de-la-virilite-masculine

[2] http://aubonheurdedieu-soeurmichele.over-blog.com

[3] Jean Paul II était un grand lecteur d’Emmanuel Mounier, philosophe personnaliste et fondateur de la revue Esprit qui écrivit l’article fameux « La femme aussi est une personne » (Revue Esprit, n°45, juin 1936).

[4] Bruno FORTE, La Trinité comme histoire, Editions Nouvelle Cité, Paris, 1995, 269 pages.

[5] Piero CODA, « De la théologie qui naît du charisme de l’unité », dans Voyage trinitaire, Editions Nouvelle Cité, Paris, 1996, pages 45-46.

[6] Jürgen MOLTMANN, Trinité et Royaume de Dieu, Cerf, 1984, Collection Cogitatio fidei 123, page 249.

[7] Au sujet des relations inter-personnelles, saint Augustin retient l’image des rapports entre l’aimant, l’aimé et l’amour : « Il y a donc là trois choses : le sujet de l’amour, l’objet de l’amour et l’amour. Il nous reste à monter encore et à retrouver tout cela dans un ordre plus élevé, autant que cela est donné à l’homme » (De la Trinité, VIII, 10, 14).

[8] Jean ALLOUCH, Une femme sans au-delà, L’ingérence divine III, Editions Epel, Paris, 2014, 264 pages.