* Un monastère en psychanalyse

Recension de l’ouvrage en langue espagnole de

Juan Alberto LITMANOVICH

Un monasterio en psicoanálisis

(Paradiso editores, Mexico, 2015, 403 pages).

Ce livre n’est pas encore traduit en français mais souhaitons qu’il le soit sans tarder car il ne propose pas moins qu’une étude historique du travail psychanalytique mené à l’intérieur du monastère bénédictin de Cuernavaca au Mexique de 1961 à 1967.

Pour les initiés, cette expérience revêt un caractère spécial tant elle fut l’objet de prises de positions variées dans le débat décisif – et toujours actuel – entre l’Eglise catholique et les instances psychanalytiques .

L’auteur, psychanalyste et docteur en histoire, s’approprie les documents de l’époque et révèle en particulier les archives de Frida Zmud que sa fille lui a remises. Frida Zmud fut, avec Mauricio Gonzales de la Garza et Gustavo Quevedo, l’une des trois psychanalystes qui sont intervenus à l’intérieur de ce monastère bénédictin à la demande du père abbé belge Grégoire Lemercier. Celui-ci souhaitait qu’un moine le devienne « vraiment, et non pour des raisons pathologiques. Il désirait que les vocations soient authentiques et sans illusions névrotiques » (page 104). J’ai eu du mal à entrer dans cette lecture – et pas uniquement à cause de mes connaissances limitées en espagnol ! – jusqu’au moment où j’ai compris la « méthodologie » de l’auteur (qu’il explique très bien par ailleurs) qui consiste pour l’historien ou le sociologue à se situer comme sujet face à l’objet d’étude. A partir de là, j’ai vraiment savouré cette subjectivité en acte et les différentes tentatives pour décrire ces moines dans leurs différents contextes. Il peut y avoir un effet répétitif car les mêmes informations apparaissent plusieurs fois au fil de l’ouvrage mais elles sont perçues et traitées sous un angle différent à chaque fois (le père abbé, les groupes de travail, la presse, les psychanalystes, le Vatican, etc.). Dans une premier temps le père abbé avait fait appel à Mauricio Gonzales de la Garza. Dans un de ses livres El Padre Prior, celui-ci raconte une partie de l’expérience vécue au sein du monastère ainsi que les thèmes majeurs qui préoccupaient Grégoire Lemercier : « Le questionnement autour de ce qu’est la véritable vocation, ses inquiétudes au sujet de la sexualité, la science et la religion » (page 119). Cependant la place que tient Gonzalez de la Garza dans l’histoire du monastère est minime. « Elle ne mérite que quelques paragraphes qui s’inscrivent dans la période de crise de celui-ci » (page 120). Mais la période la plus dense – et sans doute la plus intéressante – fut celle pendant laquelle Gustavo Quevedo et Frida Zmud ont mis en place des groupes d’analyse composés soit de moines, soit  de profès temporaires et de novices. C’est un changement important qui vient bousculer la tradition monastique et qui n’est pas sans conséquence pour ces religieux : « Cette variante de la routine – écrit Frida Zmud – se transforme très rapidement en quelque chose d’angoissant, tout à la fois désirée et redoutée : la relation à la femme, le mélange postulants et novices, la rupture du voeu de silence et spécialement le conflit de loyauté entre le prieur – père spirituel – et la thérapeute, constituent par principe, une série d’obstacles qu’ils doivent vaincre. » (page 322).


Pour s’en convaincre il suffit de lire les pages consacrées sur le sujet dans l’ouvrage d’Agnès DESMAZIERES, L’inconscient au Paradis, Comment les catholiques ont reçu la psychanalyse (1920-1965), Editions Payot, 2011, pages 228-231.

Dans un Congrès en Bavière en 1971, elle distingue 5 séquences pour décrire la « dynamique du traitement » : « 1) Les angoisses de persécution, la division schizo-paranoïde, le cloître-monastère comme cloître-maternel. 2) L’aggravation de la régression, la dissimulation de fantasmes érotiques destructeurs. 3) L’identification à l’objet idéal protecteur, la régression, suivie de la crise psychotique, la négation de la réalité interne et la conservation des objets internes idéaux. 4) L’apparition de « tendances réparatrices et la considération pour les objets ; avec elles s’ajoutent les mécanismes de sublimations et de créations ». 5) La possibilité de se réaliser comme homme, comme personne. La liberté de choisir son futur, son destin » (pages 322 et 323).

Le travail de Juan Alberto Litmanovich éclaire le rapport mystique/psychanalyse grâce à son regard d’historien, en particulier lorsqu’il s’intéresse à la crise personnelle qu’a traversé le père abbé. C’est ce phénomène singulier survenu le 4 octobre 1960 qui le conduit à entreprendre un travail personnel d’analyse auprès de Gustavo Quevedo : « Il s’agit bien d’une expérience que l’on peut qualifier de mystique, mais une mystique du XX° siècle. Ainsi comme le relate Michel de Certeau, au XVI° et XVII° siècle, les pratiques mystiques ont un espace, un lieu : le désert. Dans la modernité, un prieur se rend chez le psychanalyste (…) Lemercier possède une certaine conscience des différences entre mystique et folie, ou pour le moins une attention certaine. Aussi ce carrefour que traverse Lemercier permet la confluence des différents discours qui ont parcouru le monastère » (pages 131-132). L’expérience hallucinatoire de Grégoire Lemercier a permis de percevoir et de questionner la relation entre expérience spirituelle et trouble psychologique. La frontière entre les deux domaines semble poreuse voire contagieuse puisqu’elle atteint même les rédacteurs des documents officiels du Vatican. En effet si le Saint Office en 1961 décide de ne pas attaquer la personne du père abbé mais l’usage de la psychanalyse, il n’en demeure pas moins que, par deux fois, un lapsus scripturaire exprime clairement les peurs de l’Eglise concernant Lemercier dont le nom de famille est remplacé par celui de Lesorcier ! (page 113)

Dans ce travail psychanalytique, les participants du groupe parlent de plus en plus librement de leurs attitudes à l’intérieur et à l’extérieur du monastère en lien avec leur propre enfance. Ils évoquent leurs rêves dans lesquels surgissent certaines représentations de la sexualité (hétérosexuelle ou homosexuelle). Pour certains, les femmes se répartissent entre les pures (mères) et les putes (les autres). Tous expriment la difficulté d’envisager une relation de couple ou même d’avoir un/une partenaire autrement que d’une manière asexuée (liens fraternels ou amicaux). Ainsi face à l’impossibilité d’accéder à une sexualité active (perçue comme sale ou inconvenante) apparaît la thématique de la masturbation (pages 213 et 214). Gustavo Quevedo va plus loin dans sa réflexion lorsqu’il affirme que le désir récurrent de certains moines de quitter le monastère est à mettre en lien avec le fait qu’ils ne soient pas en capacité d’affronter une  homosexualité latente. Il écrit  : « Peut être que pour la premiers fois, ils perçoivent leur homosexualité et cela leur fait peur » (page 219). Dans ce registre, la réflexion de l’un des moines est intéressante lorsqu’il mentionne une masturbation physique d’un genre différent : celle qui s’opère lorsqu’il dessine « en cas de nécessité (…) l’homo ou l’hétéro sublime, mieux il travaille et il crée ». Pour le psychanalyste mexicain ce concept de sublimation dans la bouche d’un moine est un apport direct du discours psychanalytique (page 220). Pour l’écrivain Vicente Lenero, qui a connu de près l’histoire du monastère de Cuernavaca, « si le monastère apporte quelque chose, quelque chose de fort, c’est qu’il dé-diabolise l’homosexualité. (C’est vraiment beau de rencontrer des personnes qui peuvent parler de la sexualité) L’homosexualité était un élément très important, surtout parce qu’un monastère devient, comme tout séminaire, un refuge des tendances homosexuelles. C’est pourquoi Quevedo a permis et a soutenu la création d’un espace où ils  pouvaient parler d’eux-mêmes. Ceci me parait un progrès fondamental ! (…) soudain un espace de liberté survient, presque un érotisme mystique, c’est surprenant » (page 357).

En conclusion, je dirai que ce livre non seulement permet d’accéder aux problématiques des acteurs religieux ou psychanalystes de l’expérience de Cuernavaca, mais offre aussi des outils précieux pour la recherche à travers plusieurs lectures :

– une lecture historique qui donne à comprendre l’impact dans les années 60 de l’implantation récente du monachisme au Mexique en lien avec les réformes liturgiques, théologiques et au final anthropologiques que dessine le Concile Vatican II ;

– une lecture  psychanalytique qui montre en particulier combien les analysants ou les analystes sont, tour à tour, les enjeux d’institutions qui les dépassent, de leur vivant jusque dans leur mort d’ailleurs !

– une lecture pour le plaisir de découvrir la manière dont l’auteur lui-même s’implique et se risque dans sa lecture des documents, dans son désir de multiplier les portes d’accès à l’expérience qui a été menée, dans la rencontre d’hommes et de femmes témoins directs ou indirects.

Enfin comment ne pas souligner que ce processus d’incorporation de certaines pratiques psychanalytiques au cœur de l’expérience spirituelle est le fruit du travail et de l’engagement de deux femmes ? Juan Alberto Litmanovich leur rend hommage avec un chapitre consacré à Mélanie Klein (1882-1960) et à « l’univers kleinien » auquel Gustavo Quevedo se référait, et un autre chapitre dédié à Frida Zmud (1914-1985) – déjà nommée – dans lequel il est passionnant de découvrir comment elle devint la première femme psychanalyste mexicaine.

A Brive la Gaillarde, le 3 avril 2017

Emmanuel Pic, membre du groupe