* Témoignage de « Baby »

  

             Il y a une bonne dizaine d’années que je connais le groupe « Pêcheurs d’hommes » et que je participe aux deux journées à Paris et à la session annuelle. C’est un ami prêtre, homosexuel comme moi, qui m’en avait parlé à plusieurs reprises comme d’un espace de parole qui lui avait fait du bien. Il a fallu que je vive une relation difficile avec un garçon pour que je prenne au sérieux la proposition d’aller à une session de « Pêcheurs d’hommes ». J’étais perdu, fatigué, doutant de moi-même, ayant besoin de vider mon sac ! Je saisis donc au vol, comme une chance, de me rendre à la session d’été ! Sur la route, à plusieurs reprises, j’ai failli faire demi-tour. Toutes sortes de questions m’envahissaient. D’une part : « Qui vais-je rencontrer ? Ne serai-je pas en décalage par rapport aux options des autres ? » » et puis « Est-ce bien utile ? Ne puis-je pas garder ce que je suis pour moi et me débrouiller par moi-même comme je l’ai fait jusqu’à maintenant ? » Un immense mélange intérieur, un besoin de me poser et d’être accueilli tel que je suis (j’ai tellement souffert dans mon enfance et ma jeunesse d’être traité de pédé… il n’y a que lorsque je suis entré au séminaire que je n’ai senti aucun regard de jugement !), une attente de rencontrer d’autres prêtres comme moi et d’entendre la manière dont ils assument leur ministère et leur homosexualité, un grand désir d’y voir plus clair dans ma vie…

              Arrivé sur place, j’ai reçu un accueil bienveillant que je ne pourrai pas oublier. Tout de suite à l’aise ! Des échanges respectueux du chemin de chacun avec de grands temps d’écoute très fraternelle : personne n’étant considéré comme exemplaire ou disqualifié. Une sorte d’oasis, avec des moments de détente, de réflexion personnelle, de prière et de célébration eucharistique. J’y ai fait l’expérience de la différence alors même que nous partagions le fait d’être prêtres et homosexuels. Certes, nos provenances des quatre coins de la France, nos âges aussi y étaient pour quelque chose, mais des sensibilités pastorales liées à notre histoire et nos options, des prêtres en plein ministère paroissial et même certains étant proches de ce que d’aucuns appellent « la hiérarchie », d’autres retirés du ministère ou en situation de retraite ; et puis la manière de se situer comme homosexuel : vivant des relations suivies ou épisodiques, certains étant en couples et d’autres non, beaucoup portant de lourds fardeaux, avec des blessures plus ou moins profondes, certains trouvant une forme d’équilibre, d’autres en attente et en question ! A vrai dire, beaucoup de choses, au regard de ce qui a du prix à mes yeux et de mon chemin personnel, auraient pu mettre un frein au dialogue ! Peut-être parce que j’étais en souffrance, j’ai reçu les autres avec la richesse et les pesanteurs de leur vie, comme une grâce de conversion personnelle. J’étais venu pour parler de moi et peut-être faire valoir des convictions, retrouver la sérénité et les rencontres et partages de cette session m’ont ouvert à davantage d’accueil de la différence à l’intérieur d’une même condition de vie partagée. J’y ai appris l’écoute et l’idée que ma manière de m’assumer n’est pas un modèle. J’y ai fait quelques pas sur un chemin d’humilité pas facile, car la tentation de « l’autojustification » comme de « la revendication » nous guette tous, surtout quand on prend conscience de ce qui a pu nous enchaîner et que l’on aspire à la liberté, voire à faire savoir ce que l’on est.

             Si « Pêcheurs d’hommes » m’a dépaysé en m’ouvrant aux chemins des autres dans la bienveillance et aussi une forme de compassion pour ceux qui « ne s’en sortent pas », ce groupe m’a aidé aussi à davantage d’estime de moi-même. Estime que certaines expériences relationnelles avec des garçons m’avaient fait perdre, sentiment de vivre des aventures successives qui ne construisent rien, mais aussi manque d’estime de moi-même en raison de la discipline officielle de l’Eglise avec laquelle j’avais du mal à composer. Je pouvais toujours m’accuser en confession d’avoir des relations « interdites », je recommençais, sachant que c’est une illusion de penser qu’on en guérit, et je n’envisageais nullement de quitter le ministère qui me passionnait, qui m’apportait tant même si les temps sont durs ! Comment faire cohabiter ces deux réalités qui étaient indivisibles en moi ? Les échanges, parfois animés, lors de nos rencontres « Pêcheurs d’hommes », et la volonté de m’enraciner toujours plus spirituellement dans l’Evangile et le témoignage d’hommes et de femmes ayant fait l’expérience de leur fragilité, de leurs « échardes » comme d’une grâce, m’a conduit non seulement à davantage de paix intérieure mais à découvrir que mon homosexualité pouvait apporter quelque chose de bon à mon ministère.

Mon homosexualité n’est pas un titre de gloire mais travaille en moi une sensibilité pastorale qui me conduit à travailler pour une Eglise de miséricorde. J’ai pris conscience aussi que trop de prêtres niant leurs tendances ou pratiques homosexuelles en viennent parfois à des comportements rigides et froids dans leur ministère, voire à avoir des propos homophobes. Je pense souvent à tous ces confrères qui « rament », isolés et parfois désespérés, sans quelqu’un à qui ils peuvent « tout dire », sans jugement !

Dans le groupe « Pêcheurs d’hommes », en étant moi-même, avec mes ombres et mes lumières, sous le regard des autres et sans inquisition, je me place aussi sous le regard de Dieu ! « Pêcheurs d’hommes » contribue à apprivoiser ce que je suis pour tendre vers l’unité intérieure. Cette unité intérieure ne consiste pas à ce que tout soit « conforme » ou « en ordre ». C’est une marche sur un fil, comme un funambule. Je n’attends pas de trouver dans ce groupe, des réponses toutes faites ou encore que l’on me dise que j’ai raison, mais des pistes pour mettre un peu de clarté dans ce qui en moi est confus, des appels qui me poussent à grandir dans l’amour, la foi et l’espérance.  Pour moi, « Pêcheurs d’hommes » est fait « d’hommes pécheurs », non parce qu’ils sont homosexuels mais parce que personne ne peut prétendre assumer toute sa vie dans la clarté de l’Evangile ! « Pêcheurs d’hommes » m’aident ainsi à sortir de l’autosuffisance qui peut me guetter et à me situer dans une dynamique de progrès.

     Je l’ai évoqué : nos rencontres sont de vrais cadeaux, surtout quand quelqu’un qui porte une épreuve la partage mais aussi quand d’autres apportent des bonnes nouvelles ! Nos rencontres sont d’autant plus un cadeau lorsque des confrères osent rejoindre le groupe et sortent ainsi de leur isolement ! Joie de voir certains en état de « résurrection », retrouvant le goût de vivre, d’aimer, de Dieu et même le chemin d’une plus grande communion en Eglise. C’est donc une fraternité qui se tisse au fil du temps. Je l’apprécie très fort. Elle se vit au long de l’année par des coups de fil, des mails, mais aussi des visites de l’un chez l’autre, des temps de vacances partagés pour certains. Les rencontres « officielles » sont très profitables mais entre-temps, il faut vivre ! Nous sommes plusieurs à éprouver la nécessité de se soutenir ! J’ai bénéficié à plusieurs reprises d’un soutien précieux de plusieurs du groupe alors que je « coulais » ou n’y voyais pas clair ! J’ai tenté aussi de me faire proche lorsqu’il y avait urgence. Evidemment, je n’entretiens pas les mêmes contacts avec tous les membres de « Pêcheurs d’hommes », ce qui ne dévalue rien des échanges avec tous. Ce sont des affinités qui créent une forme de complicité fraternelle et j’en suis reconnaissant à chacun.

       Voilà quelques aspects de mes découvertes de « Pêcheurs d’hommes ». Ce groupe n’est pas parfait puisque j’en suis membre ! Mais vous l’aurez bien compris : j’ai reçu «Pêcheurs d’hommes » comme la main tendue du Christ qui accueille, qui relève, qui accompagne, qui fait confiance. 

Le 26 avril 2017, « Baby », pêcheur d’hommes