Archives de catégorie : Théologie – Ressources Documentaires

* De la part de JACQUES F.

Lettre de Jacques F. au C.A. du 21-22 octobre 2017 : 

 » Je voulais vous dire merci pour tout ce que j’ai pu partager avec vous et tout ce que vous m’avez appris. Je me limiterai à ce que vous m’avez permis de découvrir dans ma foi.

Le Jésus qu’on m’a proposé durant mon séminaire se disait en concepts abstraits, dogmes et dévotions. Avec vous, j’ai rencontré un homme avec toutes ses contradictions, ses hésitations, ses progrès dans la compréhension du monde où il vivait et sa fidélité à la vie.

Né d’une femme, il a dû apprendre les règles de la vie en société. Il a connu les troubles de l’adolescence, il a dû apprendre un métier, choisir de ne pas se marier. Comme d’autres, il devait avoir des érections au réveil et chercher au jour le jour ce à quoi il était appelé. Un homme de chair et d’os, quoi !

Il a connu le désert, le maquis de l’époque, vrai chaudron de révoltes et de violences. On y trouvait des gens pieux, des illuminés, des zélotes de la loi, des sicaires partisans du coup de force, des gens faillis, des bandits de grand chemin. Parmi eux, il choisira ses apôtres. Tous avaient dû fuir les prédateurs romains. Il a vu un troupeau qui n’avait pas de berger et très vite, il est reconnu comme leader potentiel. On parle de lui comme « fils de Dieu, messie » qui sont les termes qui désignaient Saül, premier roi des Juifs.

Mais il ne veut pas être roi ni prendre la tête de la révolte contre les Romains. Pourtant, il parle constamment de Royaume mais ce Royaume ne ressemble en rien à celui qu’on lui propose. Ce Royaume sera non violent, fruit d’une conversion du regard, basé sur la fraternité. On retrouve ce difficile cheminement dans la tentation au désert.
La qualité de son regard me frappe. Au-delà des apparences, il voit ce que chacun porte en lui comme possibilités de reconstruction et de prise en main de son destin. Sauf chez Jean (mais est-ce Jésus ou Jean qui parle ?) Jésus ne fait pas de discours théologique dans les évangiles. Il part toujours d’un fait concret ou de la rencontre d’une personne et de ses aspirations. Il révèle à celle-ci le regard de tendresse que celui qu’il appelle son Père porte sur elle. C’est dans sa prière que son Père lui a donné de partager la tendresse que lui-même porte à ses créatures.

Il a vu la misère des petites gens de Palestine, opprimés par le prédateur romain et victimes du mépris des riches et des prêtres. Il est ému jusqu’aux tripes de voir leur écrasement. Au-delà des pauvres apparences, il voit des personnes riches de potentialités enfouies au plus profond d’elles-mêmes. Il leur révèle ces possibilités et leur donne la force de sortir par elles-mêmes de leur écrasement. Il résume cela d’un mot : « Ta foi t’a sauvé. » Foi dans la vie comme don de Dieu. Le regard de Jésus mérite d’être sans cesse approfondi.

Plus étonnante encore est sa relation avec les femmes. Celles qui le suivent ont un nom. Elles ne sont pas « femme de…, fille de…, épouse de… » comme c’était la coutume. Elles sont autonomes et disposent de leurs biens. Elles peuvent prendre la parole et certaines vont nu-tête à la mode des hétaïres grecques. Nous sommes loin de la femme soumise, muette et voilée du modèle sémite de l’époque. Elles sont considérées comme pécheresses, non pour leur vie privée mais parce qu’elles ne respectent pas le modèle imposé. Certes, plusieurs ont eu un passé agité et Jésus les en a délivrées. Encore plus étonnante l’hétaïre qui vient au repas chez Simon. Sans qu’elle n’ait dit un mot, Jésus se laisse tripoter par cette courtisane au grand dam du pieux maître de maison qui regarde goguenard. Et Jésus donne sa foi comme modèle et réprimande son hôte. Nous sommes loin du regard puritain et pudibond que les clercs nous proposent depuis des siècles.

Avec Paul, je peux dire qu’il n’a pas retenu sa filiation divine et qu’il s’est fait obéissant jusqu’à la mort et une mort infamante sur une croix. Il a obéi aux exigences de sa conscience et aux appels que les événements lui adressaient. C’est ainsi que Dieu parle à chacun de nous. Jésus a payé de sa vie cette liberté et cette fidélité. C’est pourquoi, en le ressuscitant, Dieu lui a donné un nom au-dessus de tout nom. Je peux célébrer les merveilles que je vois chaque fois qu’un frère ou une sœur vient à la vie car c’est l’œuvre de son Esprit.

Jésus est amoureux de cette beauté de la Création que la folie des hommes met chaque jour en péril. Jésus n’est pas obsédé par le péché. Il le voit chaque jour et constate les ravages qu’il entraine. Il apporte son soutien à ceux qui en sont victimes et les rend à la vie. Il les crée à nouveau.
Voilà le Jésus à qui j’ai donné ma foi. C’est lui qui donne sens à mes rencontres quotidiennes. Il m’a fallu toute une vie pour le formuler de façon à peu près claire. Cet éclairage m’a été donné, entre autres, par l’accueil que j’ai pu faire avec vous de ceux qui n’arrivent pas à faire l’unité entre leur désir affectif et leur foi mais aussi par les tensions que j’ai pu vivre avec vous en 45 ans d’amitié. DJ doit approfondir ce regard que Jésus nous propose et garder son engagement au service de ceux qui sont écrasés par les multiples dénis d’humanité.

Cette recherche en vaut la peine et je veux encore vous remercier de m’avoir aidé dans ce parcours. Vous m’avez permis de retrouver mon humanité et de lui donner du sens. 

Que DJ continue à porter cette lumière ! »

* PAQUES 2017

Pâques 2017

 

Printemps

« A Pâques… la nature reprend ses droits. Nous guettons tous en avril le signal de sa renaissance ; la blancheur des premiers crocus, la fraîcheur des primevères, le jaune tendre des jonquilles. Symboles de fertilité, les œufs que nous cachons au jardin s’offrent depuis l’Antiquité. L’adhésion à la vie qui renaît, le besoin de la célébrer, de renouer avec la lumière est commune à tous les hommes. Elle se double pour les chrétiens d’une promesse spirituelle. »

(Catherine Lalanne. Pèlerin 13 avril 2017)

Lumière pascale

 « Dans les hommages rendus aux victimes du terrorisme il y a toujours le moment du dépôt des lumières parmi les fleurs répandues au sol. De Paris à Nice, de Saint-Pétersbourg à Stockholm, de Berlin à Istanbul, de Londres à Alexandrie, ces loupiotes tremblotantes dans leurs petits godets rouges ou blancs sèment et répètent la faiblesse forte de l’espérance, en dépit de tout. »

(Bruno Frappat. La Croix 15,16,17 avril 2017)

 

A Pâques, la vie nous appelle

 « Non par magie. Non par oubli du deuil. Non parce que nous tournerions la page de la souffrance, des doutes, des questions. Mais parce que la vie a persévéré, discrète, à travers un tombeau vide, au cœur de la nuit, puissante. Rien ne l’arrêtera désormais. Elle courra devant chacun de nous pour nous entraîner et nous arracher à la fascination du malheur. En ce premier jour, oui, le Christ est relevé d’entre les morts. Mais à travers Marie la Madeleine, Pierre et le disciple bien-aimé, c’est vous et moi qui sommes redressés. Avec la marque de nos histoires, de nos mémoires heureuses et douloureuses. Du sein de nos corps fatigués et de nos vies si souvent enténébrées. Oui, aujourd’hui, nous sommes déjà ressuscités. Aujourd’hui, nous sommes réveillés des torpeurs qui tirent vers le fond et veulent nous retenir dans leurs liens mortifères. Aujourd’hui, la Vie de l ‘Ami indéfectible nous appelle, comme jamais. Allons. Partons d’ici. »

(Véronique Margron. La Vie 13 avril 2017)

 

Pâques, le mal et l’espérance

 « Au matin de Pâques, les chrétiens vont professer qu’au–delà de la croix, au-delà de l’innocence suppliciée, le bien et l ‘amour ne meurent pas. C’est un acte de foi et d’espérance. Mais ce n’est ni un refuge ni une illusion ; ils ont la mission d’en être les témoins, c’est-à-dire de commencer à leur porte et à leur mesure à rendre le bien pour le mal. »

(Christine Pedotti. Témoignage Chrétien 13 avril 2017)

La fraternité d’abord

 « A quelques jours de Pâques, nous affirmons que la confiance a le pouvoir de traverser toutes les peurs et qu’elle nous est confiée pour que nous la fassions grandir. Plutôt que de laisser le dégoût, la colère , les peurs nous enfermer dans le ressentiment, ayons le courage de la fraternité d’abord, et la ténacité de faire et de refaire société ensemble. »

(Laurent Schlumberger. Témoignage Chrétien 13 avril 2017)

Jacques C., pêcheur d’hommes, 15 avril 2017

* Michèle JEUNET « Masculin-Féminin. Où en sommes-nous ? »

Michèle JEUNET,

Recension de son livre :

« Masculin-Féminin. Où en sommes-nous ? »

Décryptage d’une encyclique

A l’heure où « des laïcs et des prêtres multiplient camps et stages pour aider les hommes à se réconcilier avec leur masculinité, jugeant que la société et l’Eglise sont dominées par des valeurs féminines » (Journal Le Monde, 27 décembre 2016)[1], le livre de Michèle Jeunet est le bienvenu afin d’y voir plus clair sur les enjeux actuels du masculin et du féminin au sein même de l’Eglise catholique et plus largement.

L’auteure, religieuse et titulaire d’une maitrise en théologie, est une spécialiste du discernement et de l’accompagnement spirituel. Depuis plusieurs années, elle est également présente sur les réseaux sociaux à travers un blog « Au bonheur de Dieu »[2] dans lequel elle ose une parole personnelle conjuguant féminisme et foi pour que celle-ci soit « pensée et dite autrement afin d’être crédible aujourd’hui » pour reprendre ses mots.

A travers le décryptage d’une lettre apostolique du pape Jean Paul II portant sur la dignité et la vocation de la femme (Mulieris dignitatem, 15 aout 1988), Michèle Jeunet montre comment une rupture partielle est intervenue dans le discours théologique et ecclésial qui jusqu’à présent justifiait la place infériorisée des femmes. Elle écrit : « Ces questions dépassent largement la sphère chrétienne et religieuse, mais une certaine manière de traduire et d’interpréter les textes bibliques a légitimé une situation de fait, ceci avec d’autant plus de force qu’elle se réclamait de l’autorité même de Dieu. De ce point de vue, mon livre se veut une contribution à un travail de mémoire, en vue de continuer à se libérer de pratiques discriminantes » (page 13).

 

Si la démarche de l’auteure est militante, le contenu de l’ouvrage propose une étude sérieuse, approfondie et rigoureuse. Elle montre en effet la distance prise par Jean Paul II avec le discours classique en présentant l’homme et la femme comme image de Dieu en lien tant avec la théologie du Concile Vatican II dans Gaudium et spes  qu’avec une philosophie de la personne[3]. Mais Michèle Jeunet dénonce aussi avec insistance le fait que « cette lettre encyclique justifie la posture féminine qui met symboliquement les femmes uniquement du coté de l’Eglise, en position de réception et non d’initiative » (page 49). Le problème central est ici clairement posé et possède une multitude de conséquences graves pour les femmes. Nous en retiendrons trois :

1 – Comment sortir des représentations hiérarchisées entre Adam et Eve ?

Michèle Jeunet montre que « les liens Eve/Marie et Adam/Christ tels que le pense Mulieris dignitatem sont dangereux pour les femmes. Car ils rétablissent une hiérarchie : le féminin serait tout entier du coté du créé, de l’humain ; le masculin par son union au Verbe serait seul à être uni à Dieu. » (page 60). Pour l’auteure, la rédaction d’un document similaire à l’adresse des hommes qui pourrait s’intituler Viri dignitatem (page 63) ne réglerait pas l’impasse de ces représentations hiérarchisées entre hommes et femmes. Ce qui apparait plus constructif est le travail de plusieurs théologiens qui ont mis en évidence de nouvelles approches : celle d’André Wénin pour qui le drame d’Adam, autant femme que homme, est de se prendre pour l’origine d’Eve (page 74) ; celle de Lytta Basset pour qui l’apparition de la figure d’Adam intervient dans un monde déjà marqué par le mal (page 82) ; ou encore l’option de Juan Luis Segundo pour qui l’Incarnation ne met pas un terme à la recherche de l’homme et pose cette question : « comment la plus haute auto-communication de Dieu qu’est le Christ nous ferait cesser de penser, nous ferait abandonner notre aventure créatrice en quête de vérité ? » (page 101). Des pages passionnantes qui invitent à aller plus loin dans la connaissance de ces auteurs.

2 – Une communauté d’hommes et de femmes à l’image de la Trinité

Michèle Jeunet ouvre une autre perspective pour penser la relation homme/femme non à partir  d’une vision de « Dieu comme un souverain au trait masculin car, si on le pense ainsi, nous avons une monarchie divine au ciel qui fonde la souveraineté terrestre de tout pouvoir d’un seul sur l’autre » (page 120) mais à partir de la Trinité des personnes divines « car c’est en tant que père de Jésus crucifié et ressuscité qu’il est tout puissant et qu’il s’expose ainsi à l’expérience de la souffrance, de la douleur, de l’impuissance et de la mort » (page 125). Cette conception n’est pas sans rappeler le travail de Bruno Forte[4] ou celui de Piero Coda[5]. Michèle Jeunet tire les conséquences directes de cette conception trinitaire en se référant au théologien protestant Jürgen Moltmann[6] : « Une théologie politique qui se veut chrétienne doit donc critiquer le monothéisme politique en refusant une unité entre religion et politique mais aussi en recherchant des options politiques qui correspondent aux convictions de la foi chrétienne et qui ne la contredisent pas. Donc un non à la monarchie d’un souverain, non à un maître du monde, non à un père tout puissant patriarcal qui se définirait par le pouvoir de disposition sur ce qui lui appartiendrait. Et un oui à la communauté des hommes sans privilèges ni servitudes, communauté où les personnes sont définies par leur relation les unes avec les autres et leur importance les unes pour les autres, définies par la personnalité et par des relations personnelles » (page 126). Une profession de foi et un engagement que nous ne pouvions pas laisser sous silence !

3 – Vers l’idée que l’humain se dérobe à toute définition

C’est sans doute en ce domaine que Michèle Jeunet est la plus innovante et ouvre une perspective qui intègre le regard que l’être humain pose sur lui-même depuis la découverte de Freud. Tout commence ici par une revendication légitime : « Peut-on et doit-on dire « Elle est Dieu » comme nous disons « Il est Dieu » ? Peut-on dire autrement « Au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit » ? » (page 131) Dans un contexte bien différent, c’était déjà la quête d’Augustin d’Hippone au début du christianisme afin de pouvoir rendre compte à ses contemporains de la nouveauté de la révélation trinitaire[7]. Au XXI° siècle, l’auteure écrit : « L’homme est à l’image de celui qui n’a pas d’image, de celui qui ne peut être représenté, de celui qui ne peut être défini. Cela voudrait-il dire que, de même qu’on ne définit pas Dieu, car l’enclore dans une définition ne peut produire qu’une idole, de même, on ne peut définir l’humain car l’enclore dans une définition ne peut que le défigurer, en faire aussi une idole au sens d’une fausse image de lui. Dieu se dérobe à toute définition, l’humain également » (page 134). Ce n’est pas là le constat d’un échec mais au contraire la voie ouverte à une nouvelle conception plus ouverte, plus libre, plus créatrice de la relation : « Cette relation différenciée est sans représentation. On ne peut l’enclore, mettre la main dessus, elle se dérobe à toute définition. Et comme elle est humaine, elle est dans une histoire, une tâche à réaliser » (page 136).

Attention cependant de ne pas aller trop vite en besogne en sautant allègrement certaines étapes car la dimension de la relation – si l’image n’est « pas une représentation mais une fonction » (page 134) pour reprendre l’expression de Michèle Jeunet – ne vise pas d’abord le rapport homme/femme mais l’image que chaque être humain entretient avec lui-même. Ainsi la conception de « la femme éternelle » (page 65) est un leurre, une idéalisation, une représentation qui évite de rejoindre chaque femme dans son identité, dans sa subjectivité. C’était le sens de l’expression de Jacques Lacan « la femme n’existe pas » ou de Jean Allouch lorsqu’il écrit « une femme sans au-delà »[8], une invitation à interroger  sérieusement nos certitudes et croyances.

A Brive-la-Gaillarde,

le 5 avril 2017

Emmanuel Pic, membre du groupe

[1] L’analyse du philosophe Yvon QUINIOU sur cette réalité est intéressante :  https://blogs.mediapart.fr/yvon-quiniou/blog/291216/lahurissante-apologie-catholique-de-la-virilite-masculine

[2] http://aubonheurdedieu-soeurmichele.over-blog.com

[3] Jean Paul II était un grand lecteur d’Emmanuel Mounier, philosophe personnaliste et fondateur de la revue Esprit qui écrivit l’article fameux « La femme aussi est une personne » (Revue Esprit, n°45, juin 1936).

[4] Bruno FORTE, La Trinité comme histoire, Editions Nouvelle Cité, Paris, 1995, 269 pages.

[5] Piero CODA, « De la théologie qui naît du charisme de l’unité », dans Voyage trinitaire, Editions Nouvelle Cité, Paris, 1996, pages 45-46.

[6] Jürgen MOLTMANN, Trinité et Royaume de Dieu, Cerf, 1984, Collection Cogitatio fidei 123, page 249.

[7] Au sujet des relations inter-personnelles, saint Augustin retient l’image des rapports entre l’aimant, l’aimé et l’amour : « Il y a donc là trois choses : le sujet de l’amour, l’objet de l’amour et l’amour. Il nous reste à monter encore et à retrouver tout cela dans un ordre plus élevé, autant que cela est donné à l’homme » (De la Trinité, VIII, 10, 14).

[8] Jean ALLOUCH, Une femme sans au-delà, L’ingérence divine III, Editions Epel, Paris, 2014, 264 pages.

* Un monastère en psychanalyse

Recension de l’ouvrage en langue espagnole de

Juan Alberto LITMANOVICH

Un monasterio en psicoanálisis

(Paradiso editores, Mexico, 2015, 403 pages).

Ce livre n’est pas encore traduit en français mais souhaitons qu’il le soit sans tarder car il ne propose pas moins qu’une étude historique du travail psychanalytique mené à l’intérieur du monastère bénédictin de Cuernavaca au Mexique de 1961 à 1967.

Pour les initiés, cette expérience revêt un caractère spécial tant elle fut l’objet de prises de positions variées dans le débat décisif – et toujours actuel – entre l’Eglise catholique et les instances psychanalytiques .

L’auteur, psychanalyste et docteur en histoire, s’approprie les documents de l’époque et révèle en particulier les archives de Frida Zmud que sa fille lui a remises. Frida Zmud fut, avec Mauricio Gonzales de la Garza et Gustavo Quevedo, l’une des trois psychanalystes qui sont intervenus à l’intérieur de ce monastère bénédictin à la demande du père abbé belge Grégoire Lemercier. Celui-ci souhaitait qu’un moine le devienne « vraiment, et non pour des raisons pathologiques. Il désirait que les vocations soient authentiques et sans illusions névrotiques » (page 104). J’ai eu du mal à entrer dans cette lecture – et pas uniquement à cause de mes connaissances limitées en espagnol ! – jusqu’au moment où j’ai compris la « méthodologie » de l’auteur (qu’il explique très bien par ailleurs) qui consiste pour l’historien ou le sociologue à se situer comme sujet face à l’objet d’étude. A partir de là, j’ai vraiment savouré cette subjectivité en acte et les différentes tentatives pour décrire ces moines dans leurs différents contextes. Il peut y avoir un effet répétitif car les mêmes informations apparaissent plusieurs fois au fil de l’ouvrage mais elles sont perçues et traitées sous un angle différent à chaque fois (le père abbé, les groupes de travail, la presse, les psychanalystes, le Vatican, etc.). Dans une premier temps le père abbé avait fait appel à Mauricio Gonzales de la Garza. Dans un de ses livres El Padre Prior, celui-ci raconte une partie de l’expérience vécue au sein du monastère ainsi que les thèmes majeurs qui préoccupaient Grégoire Lemercier : « Le questionnement autour de ce qu’est la véritable vocation, ses inquiétudes au sujet de la sexualité, la science et la religion » (page 119). Cependant la place que tient Gonzalez de la Garza dans l’histoire du monastère est minime. « Elle ne mérite que quelques paragraphes qui s’inscrivent dans la période de crise de celui-ci » (page 120). Mais la période la plus dense – et sans doute la plus intéressante – fut celle pendant laquelle Gustavo Quevedo et Frida Zmud ont mis en place des groupes d’analyse composés soit de moines, soit  de profès temporaires et de novices. C’est un changement important qui vient bousculer la tradition monastique et qui n’est pas sans conséquence pour ces religieux : « Cette variante de la routine – écrit Frida Zmud – se transforme très rapidement en quelque chose d’angoissant, tout à la fois désirée et redoutée : la relation à la femme, le mélange postulants et novices, la rupture du voeu de silence et spécialement le conflit de loyauté entre le prieur – père spirituel – et la thérapeute, constituent par principe, une série d’obstacles qu’ils doivent vaincre. » (page 322).


Pour s’en convaincre il suffit de lire les pages consacrées sur le sujet dans l’ouvrage d’Agnès DESMAZIERES, L’inconscient au Paradis, Comment les catholiques ont reçu la psychanalyse (1920-1965), Editions Payot, 2011, pages 228-231.

Dans un Congrès en Bavière en 1971, elle distingue 5 séquences pour décrire la « dynamique du traitement » : « 1) Les angoisses de persécution, la division schizo-paranoïde, le cloître-monastère comme cloître-maternel. 2) L’aggravation de la régression, la dissimulation de fantasmes érotiques destructeurs. 3) L’identification à l’objet idéal protecteur, la régression, suivie de la crise psychotique, la négation de la réalité interne et la conservation des objets internes idéaux. 4) L’apparition de « tendances réparatrices et la considération pour les objets ; avec elles s’ajoutent les mécanismes de sublimations et de créations ». 5) La possibilité de se réaliser comme homme, comme personne. La liberté de choisir son futur, son destin » (pages 322 et 323).

Le travail de Juan Alberto Litmanovich éclaire le rapport mystique/psychanalyse grâce à son regard d’historien, en particulier lorsqu’il s’intéresse à la crise personnelle qu’a traversé le père abbé. C’est ce phénomène singulier survenu le 4 octobre 1960 qui le conduit à entreprendre un travail personnel d’analyse auprès de Gustavo Quevedo : « Il s’agit bien d’une expérience que l’on peut qualifier de mystique, mais une mystique du XX° siècle. Ainsi comme le relate Michel de Certeau, au XVI° et XVII° siècle, les pratiques mystiques ont un espace, un lieu : le désert. Dans la modernité, un prieur se rend chez le psychanalyste (…) Lemercier possède une certaine conscience des différences entre mystique et folie, ou pour le moins une attention certaine. Aussi ce carrefour que traverse Lemercier permet la confluence des différents discours qui ont parcouru le monastère » (pages 131-132). L’expérience hallucinatoire de Grégoire Lemercier a permis de percevoir et de questionner la relation entre expérience spirituelle et trouble psychologique. La frontière entre les deux domaines semble poreuse voire contagieuse puisqu’elle atteint même les rédacteurs des documents officiels du Vatican. En effet si le Saint Office en 1961 décide de ne pas attaquer la personne du père abbé mais l’usage de la psychanalyse, il n’en demeure pas moins que, par deux fois, un lapsus scripturaire exprime clairement les peurs de l’Eglise concernant Lemercier dont le nom de famille est remplacé par celui de Lesorcier ! (page 113)

Dans ce travail psychanalytique, les participants du groupe parlent de plus en plus librement de leurs attitudes à l’intérieur et à l’extérieur du monastère en lien avec leur propre enfance. Ils évoquent leurs rêves dans lesquels surgissent certaines représentations de la sexualité (hétérosexuelle ou homosexuelle). Pour certains, les femmes se répartissent entre les pures (mères) et les putes (les autres). Tous expriment la difficulté d’envisager une relation de couple ou même d’avoir un/une partenaire autrement que d’une manière asexuée (liens fraternels ou amicaux). Ainsi face à l’impossibilité d’accéder à une sexualité active (perçue comme sale ou inconvenante) apparaît la thématique de la masturbation (pages 213 et 214). Gustavo Quevedo va plus loin dans sa réflexion lorsqu’il affirme que le désir récurrent de certains moines de quitter le monastère est à mettre en lien avec le fait qu’ils ne soient pas en capacité d’affronter une  homosexualité latente. Il écrit  : « Peut être que pour la premiers fois, ils perçoivent leur homosexualité et cela leur fait peur » (page 219). Dans ce registre, la réflexion de l’un des moines est intéressante lorsqu’il mentionne une masturbation physique d’un genre différent : celle qui s’opère lorsqu’il dessine « en cas de nécessité (…) l’homo ou l’hétéro sublime, mieux il travaille et il crée ». Pour le psychanalyste mexicain ce concept de sublimation dans la bouche d’un moine est un apport direct du discours psychanalytique (page 220). Pour l’écrivain Vicente Lenero, qui a connu de près l’histoire du monastère de Cuernavaca, « si le monastère apporte quelque chose, quelque chose de fort, c’est qu’il dé-diabolise l’homosexualité. (C’est vraiment beau de rencontrer des personnes qui peuvent parler de la sexualité) L’homosexualité était un élément très important, surtout parce qu’un monastère devient, comme tout séminaire, un refuge des tendances homosexuelles. C’est pourquoi Quevedo a permis et a soutenu la création d’un espace où ils  pouvaient parler d’eux-mêmes. Ceci me parait un progrès fondamental ! (…) soudain un espace de liberté survient, presque un érotisme mystique, c’est surprenant » (page 357).

En conclusion, je dirai que ce livre non seulement permet d’accéder aux problématiques des acteurs religieux ou psychanalystes de l’expérience de Cuernavaca, mais offre aussi des outils précieux pour la recherche à travers plusieurs lectures :

– une lecture historique qui donne à comprendre l’impact dans les années 60 de l’implantation récente du monachisme au Mexique en lien avec les réformes liturgiques, théologiques et au final anthropologiques que dessine le Concile Vatican II ;

– une lecture  psychanalytique qui montre en particulier combien les analysants ou les analystes sont, tour à tour, les enjeux d’institutions qui les dépassent, de leur vivant jusque dans leur mort d’ailleurs !

– une lecture pour le plaisir de découvrir la manière dont l’auteur lui-même s’implique et se risque dans sa lecture des documents, dans son désir de multiplier les portes d’accès à l’expérience qui a été menée, dans la rencontre d’hommes et de femmes témoins directs ou indirects.

Enfin comment ne pas souligner que ce processus d’incorporation de certaines pratiques psychanalytiques au cœur de l’expérience spirituelle est le fruit du travail et de l’engagement de deux femmes ? Juan Alberto Litmanovich leur rend hommage avec un chapitre consacré à Mélanie Klein (1882-1960) et à « l’univers kleinien » auquel Gustavo Quevedo se référait, et un autre chapitre dédié à Frida Zmud (1914-1985) – déjà nommée – dans lequel il est passionnant de découvrir comment elle devint la première femme psychanalyste mexicaine.

A Brive la Gaillarde, le 3 avril 2017

Emmanuel Pic, membre du groupe

* Les relations sexuelles / d’où vient notre morale ?

Les Relations Sexuelles – D’où vient notre morale?
Mgr Geoffrey James Robinson, évêque catholique d’Australie


La thèse de cet article de 2014 est en trois parties:
1. Il n’y a aucun espoir de changer l’enseignement de l’Église Catholique au sujet des actes homosexuels sans un changement dans son enseignement sur les actes hétérosexuels;
2. Il y a un besoin urgent de changer l’enseignement de l’Église sur les actes hétérosexuels;
3. Si ce changement a lieu, il aura nécessairement un effet sur l’enseignement concernant les actes homosexuels.

Première Partie
Il n’y a aucun espoir de changer l’enseignement de l’Église Catholique au sujet des actes homosexuels sans un changement dans son enseignement sur les actes hétérosexuels.
L’argument de l’Église Catholique, constamment répété, est que Dieu a créé la sexualité humaine pour deux raisons : comme un moyen d’exprimer et de renforcer l’amour dans un couple (l’aspect unitif) et comme le moyen par lequel une nouvelle vie humaine est appelée à l’existence (l’aspect procréatif). L’argument continue en disant que la sexualité est exercée «selon la nature» seulement si elle sert ces deux buts définis par Dieu, et que par ailleurs ces deux buts ne sont vraiment respectés qu’à l’intérieur du mariage, et alors seulement lorsque les rapports sont ouverts à une nouvelle vie, de manière que toute autre utilisation des capacités sexuelles est moralement inacceptable.

 

Si le point de départ est que tout acte sexuel doit être à la fois unitif et procréatif, il n’y a aucune possibilité d’approuver les actes homosexuels. Le Catéchisme de l’Église Catholique traite la question d’une manière expéditive: «(Les actes
homosexuels) sont contraires à la loi naturelle. Ils ferment l’acte sexuel au don de la vie. Ils ne procèdent pas d’une véritable complémentarité affective et sexuelle.»
Si tel est le point de départ, il n’y a guère plus à dire. Il n’y a aucune possibilité de changement concernant les actes homosexuels dans les limites de cet enseignement, et il est futile de le rechercher, car les actes homosexuels ne possèdent pas l’élément procréatif tel que l’Église l’entend. Si l’enseignement sur les actes homosexuels devaient changer, c’est l’enseignement de base concernant tous les actes sexuels qui doit d’abord évoluer.

 

Deuxième partie
Il y a un besoin urgent de changer l’enseignement de l’Église sur les actes hétérosexuels.
Je propose trois raisons pour lesquelles cet enseignement doit changer.
Premier argument
En premier lieu, l’enseignement de l’Église maintient que l’essence du péché sexuel est qu’il est une offense directe contre Dieu car, sans considérer le mal qui pourrait être commis contre un être humain, il s’agit d’une transgression contre l’ordre naturel et divin établi par Dieu. Il est soutenu que Dieu a inséré dans la nature elle-même l’exigence que tout acte sexuel humain soit à la fois unitif et procréatif. Si l’acte ne comporte pas ces deux éléments, il est contre la «nature» telle que Dieu l’a établie. Ceci soulève deux questions graves, l’une concernant la nature et l’autre concernant Dieu.
Par rapport à la nature: l’argument de l’Église ne devrait-il pas indiquer quelques autres exemples de domaines où Dieu a donné un but divin à quelque entité créée, de telle façon qu’il serait un péché contre Dieu d’utiliser cette entité d’une autre manière ? Ou est-ce le seul cas où Dieu a donné un but divin à une entité créée ? S’il y a d’autres cas, pourquoi ne sont-ils pas listés dans les documents de l’Église ? Je me souviens avoir lu il y a longtemps un argument humoristique selon lequel le but naturel que Dieu a donné à nos yeux est de voir en avant, et par conséquent utiliser un rétroviseur dans une voiture serait contre nature et ainsi immoral. Même si cet argument est humoristique, ne soulève-t-il pas des questions sur ce que nous appelons «nature» et à quel point il est difficile de tirer des conséquences morales d’une nature prétendument établie par Dieu ?
Par rapport à Dieu : il était courant de dire autrefois que frapper un roi était bien plus grave que frapper un roturier, et de la même façon, une offense contre Dieu était énormément plus grave qu’une offense contre un être humain. De ce point de vue, les péchés les plus graves étaient ceux qui touchaient Dieu directement. Dans la pratique, cela s’appliquait surtout aux péchés de blasphème et aux péchés sexuels. Cette attitude permet d’expliquer pourquoi, dans l’Église Catholique, la morale sexuelle a depuis longtemps reçu une importance exagérée.
Lorsqu’une personne s’offusque de la moindre petite remarque, nous avons tendance à considérer cette personne comme «petite», alors qu’une personne qui peut ignorer la plupart des commentaires négatifs est une «grande» personne. Ma lecture de la Bible m’amène à croire en un Dieu immensément grand qui ne s’offusque pas facilement devant des offenses directes. Je crois par exemple, que Dieu considère la plupart de ce qui s’appelle «blasphème» comme une réaction humaine compréhensible devant le mal et la souffrance dans ce monde, ressentis comme des injustices. Je ne crois pas que Dieu s’offusque le moins du monde devant des parents qui viennent de perdre un enfant et qui dirigent une colère terrible contre Dieu.
Dans le même esprit, je me demande si Dieu va s’offusquer devant une pensée ou un acte de caractère sexuel considéré uniquement comme une offense contre l’ordre établi par Dieu, sans que son effet sur d’autres personnes, sur soi-même ou sur la communauté rentre en ligne de compte.
La parabole de l’enfant prodigue peut nous aider ici. Le fils cadet avait reçu la part entière de la propriété qui devait lui revenir et il l’avait gaspillée. Il n’avait plus aucun droit à la moindre parcelle du patrimoine, car tout ce qui restait revenait en droit au fils aîné («Tu es toujours avec moi et tout ce que j’ai est à toi», v. 31). Le père respectait les droits de son fils aîné et ne voulait rien lui enlever. Par contre, en ce qui concerne la peine que le fils prodigue avait causée à son père en l’abandonnant et en gaspillant les biens qu’il avait gagnés par un dur travail, le père l’a écartée d’un revers de main par amour pour son fils et il a insisté pour qu’il soit accueilli et qu’il soit traité comme un fils plutôt que comme un serviteur. Le message est sûrement que Dieu se préoccupe des droits des êtres humains et de ce qu’ils font l’un à l’autre, mais que son amour et son pardon sont assez grands pour qu’il ne se mette pas en colère devant les offenses directes contre Dieu. On peut se demander si le Dieu représenté dans cette parabole condamnerait quelqu’un à un châtiment éternel parce qu’il n’arriverait pas à mettre les éléments unitif et procréatif dans l’harmonie perçue comme idéale au milieu de toute la turbulence de la sexualité.


Depuis des siècles, l’Église a enseigné que tout péché sexuel est un péché mortel. Selon cet enseignement, même prendre un plaisir délibéré d’une pensée sexuelle, pendant un instant aussi court soit-il, est un péché mortel. Cet enseignement n’est plus proclamé aujourd’hui aussi fort que naguère, mais il a été proclamé par de nombreux papes, il n’a jamais été retiré et il a affecté des personnes sans nombre.
Cet enseignement a favorisé la croyance en un Dieu incroyablement colérique, car ce Dieu condamnerait une personne à une éternité en enfer pour un seul moment non repenti de plaisir délibéré dérivant du désir sexuel. Personnellement, je n’arrive pas à croire en un tel Dieu. Même, je rejette fermement un tel Dieu.
Il semble donc qu’il y a de graves risques à édifier l’enseignement moral de l’Église concernant la sexualité sur le concept des offenses directes contre Dieu.
Il faut ajouter, à la lumière des révélations concernant les abus sexuels, que cette attitude morale a posé de graves problèmes, car bien trop d’autorités ecclésiastiques ont vu l’offense essentiellement en termes d’une offense sexuelle contre Dieu, à traiter selon les critères associés à de telles offenses : repentir, confession, absolution, pardon total de la part de Dieu et retour au statu quo. Ceci a encouragé la pratique de déplacer les fautifs de paroisse en paroisse. Il ne pourrait y avoir de réponse adéquate aux abus tant que les gens se préoccupent plus des offenses sexuelles contre Dieu plutôt que du mal fait aux victimes.


Deuxième argument
La deuxième raison pour changer est que les énoncés de l’Église semblent être plutôt des affirmations que des arguments. Personne ne conteste le fait que le rapport sexuel est le moyen normal de créer une nouvelle vie et qu’il peut être une force puissante pour aider les couples à exprimer et à renforcer leur amour. Les deux éléments, l’unitif et le procréatif, sont ainsi des aspects fondamentaux du mariage en tant qu’institution pour l’ensemble du genre humain. Mais sont-ils des éléments essentiels de chaque mariage individuel, quelles que soient les circonstances, par exemple pour le couple à qui les experts médicaux annoncent que tout enfant qu’ils auraient, souffrirait d’une maladie héréditaire grave et invalidante ? Sont-ce des éléments essentiels pour tout acte individuel de rapport sexuel ? Pour quelle raison ?
Il y a toujours des problèmes quand des êtres humains prétendent connaître les pensées de Dieu. Ainsi l’énoncé que c’est la volonté de Dieu, son exigence même, que les deux aspects, unitif et procréatif, soient nécessairement présents à chaque occasion d’un rapport sexuel, est-ce un fait démontré ou une simple affirmation ? S’il s’agit d’un fait démontré, où est la démonstration ? Pourquoi les documents de l’Église ne présentent-ils pas de telles démonstrations ? Ne faudrait-il pas que de telles démonstrations incorporent l’expérience de millions de personnes qui s’efforcent de combiner la sexualité, l’amour et la procréation d’une nouvelle vie au milieu des turbulences de la sexualité humaine et des complexités de la vie humaine ? N’est-on pas en train de confondre un idéal avec une réalité ?
S’il ne s’agit que d’une affirmation, y a-t-il une raison pour ne pas appliquer le principe de logique : ce qui est librement affirmé peut être librement rejeté ? S’il ne s’agit que d’une affirmation, y a-t-il de l’importance à savoir qui affirme et à quelle fréquence ? Où sont les arguments en faveur de l’affirmation qui pourraient convaincre une conscience ouverte et honnête ?

 

Troisième argument
Le troisième argument est que l’enseignement de l’Église est bien trop souvent construit sur une considération de la nature (vue comme établie par Dieu) des actes physiques en eux-mêmes plutôt que de la manière dont ces actes touchent les personnes et leurs relations. Et on continue de faire comme ça à un moment où la tendance générale de la théologie morale est dans le sens opposé. Je reviendrai sur ce point.
Il nous reste le fait que l’Église Catholique propose un enseignement que seule une minorité accepte, surtout chez les jeunes. La société occidentale dans son ensemble a rejeté cet enseignement et a adopté une position qui est à bien des égards l’extrême opposé. Peu de gens, apparemment, continue à chercher un terrain moyen entre les deux extrêmes. C’est ce terrain moyen que je voudrais maintenant explorer.

Le terrain moyen
Si nous abandonnons une éthique qui voit la sexualité en termes d’une offense directe contre Dieu, qui souligne les actes physiques individuels plutôt que les personnes et leurs relations, et qui s’érige sur une affirmation répétée plus que sur un argument, où devons-nous aller ? Je suggère de nous diriger vers une éthique qui, premièrement, situe l’offense contre Dieu non dans l’acte sexuel en lui-même, mais dans le mal infligé aux êtres humains ; deuxièmement, qui parle de personnes et de relations plutôt que d’actes physiques et troisièmement, qui construit son argument sur ces deux fondements plutôt que sur des affirmations non démontrées.
S’il est impossible de construire toute une éthique sexuelle sur la base des offenses directes contre Dieu, tout semble indiquer que Dieu se préoccupe intensément des êtres humains et qu’il réprouve tout le mal qu’on leur inflige, que ce soit par le désir sexuel ou par tout autre moyen. «Quiconque entraîne la chute d’un seul de ces petits qui croient, il vaut mieux pour lui qu’on lui attache au cou une grosse meule, et qu’on le jette à la mer.» (Mc 9,42) «Alors eux aussi répondront : ‘Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir affamé ou assoiffé, étranger ou nu, malade ou en prison, sans venir t’assister ?’ Alors il leur répondra : ‘En vérité, je vous le déclare, chaque fois que vous ne l’avez pas fait à l’un de ces plus petits, à moi non plus vous ne l’avez pas fait.’» (Mt 25,44-45) Dans ces deux citations, Jésus s’identifie avec les personnes les plus faibles de la communauté, et il nous dit que tout mal qu’on leur inflige est un mal qui lui est infligé à lui.
Je suggère donc que nous devons regarder la morale sexuelle en termes du bien ou du mal causé à des personnes et aux relations entre eux plutôt qu’en termes d’une offense directe contre Dieu.
À partir de là, peut-on dire que le plaisir sexuel, comme tout autre plaisir, est en soi moralement neutre, ni bon ni mauvais ? Ce sont plutôt les circonstances qui affectent les personnes et les relations qui font que ce plaisir soit bon ou mauvais, par exemple, un plaisir bon pour un couple marié qui cherche à se réconcilier après une dispute, un plaisir mauvais pour un homme qui commet un viol ?

 

L’Eglise contre la Société Moderne
Pour aller plus loin, si on creuse plus à fond, au-delà des enseignements spécifiques de l’Église Catholique sur la sexualité, pour arriver aux éléments fondamentaux de sa foi, il me semble qu’il y a une question de fond sur laquelle l’Église et la société occidentale moderne sont en train de se diriger dans des sens opposés.
L’Église maintient que l’amour est l’aspiration la plus profonde du coeur humain et que la sexualité est une expression éminente de l’amour, et qu’il faut, par conséquent, faire tout son possible pour que la sexualité garde sa capacité d’exprimer l’amour le plus profondément possible. Il faut éviter que la sexualité se banalise à tel point, pour soi-même individuellement ou pour la communauté dans son ensemble, qu’elle perde sa capacité d’exprimer l’amour le plus profond. La société moderne, par contre, devient de plus en plus tolérante envers une activité sexuelle désinvolte sans lien avec l’amour ou une relation.
En termes plus simples, l’Église dit que, puisque l’amour est essentiel et puisque la sexualité est si capitale comme moyen d’exprimer l’amour, la sexualité est toujours une question grave, mais la société moderne semble dire de plus en plus que la sexualité en soi n’a rien de grave.
Sur ce point essentiel, je me sens instinctivement plus en accord avec la position de l’Église qu’avec celle de la société moderne. Paradoxalement, ce sont les effets de l’abus sexuel des mineurs, plus que toute autre chose, qui m’ont convaincu que la sexualité n’est pas sans gravité.

«Ne fais pas de mal» contre «Aime ton prochain».

Comme la sexualité est pour moi une chose grave, je n’arrive pas simplement à la conclusion que toute activité sexuelle est bonne tant qu’elle ne fait mal à personne. Je ne voudrais jamais voir la chose en des termes si simples, car j’ai vu trop de mal provoqué par cette attitude.
Elle s’exprime en termes négatifs (Ne fais pas de mal) et inévitablement implique un risque sérieux d’appliquer la stratégie du bord de l’abîme. C’est-à-dire que, sans penser beaucoup au bien-être de l’autre personne concernée, on peut rechercher son propre plaisir et, en le faisant, s’avancer jusqu’à la limite extrême où commence la souffrance de l’autre. Dans un domaine aussi mouvant que celui-ci, de nombreuses personnes qui se guident selon un tel principe vont allègrement dépasser cette limite.
Jésus disait toujours «Aime ton prochain» et ceci implique plus que le fait négatif de ne pas faire du mal. Cela implique un respect sincère pour l’autre et un désir et une recherche effective du bien-être de l’autre. La différence essentielle entre ces deux attitudes est que  «Ne fais pas de mal» peut se concentrer sur soi-même, alors que  «Aime ton prochain» se focalise sur le prochain. Une éthique chrétienne doit, au minimum, s’exprimer en des termes positifs. Ce n’est que sur cette base qui respecte et qui recherche effectivement le bien du prochain que nous pouvons être sûrs d’aboutir à une éthique vraiment chrétienne. Une telle confiance serait impossible sur la base du principe négatif de «Ne fais pas de mal».
Dans cette recherche d’une éthique, nous devons prendre très au sérieux le mal que peut provoquer le désir sexuel et nous devons considérer avec soin ces circonstances qui peuvent rendre immorale la recherche du plaisir sexuel parce que s’y retrouve un mal fait aux autres, à soi-même ou à la communauté. Quelques-uns de ces facteurs sont : la violence, physique ou psychique, la duplicité, même envers soi, le mal fait à une tierce personne (par exemple, un conjoint), l’utilisation d’une personne pour sa propre gratification, la réduction d’une personne à un objet sexuel, la disjonction entre sexualité et amour qui fait que la sexualité perd sa capacité d’exprimer les profondeurs de l’amour, la banalisation de la sexualité qui lui fait perdre son sérieux, la recherche d’une satisfaction immédiate qui restreint la capacité de répondre aux désirs plus profonds du coeur humain, gâcher la possibilité d’un engagement permanent, le non respect du lien qui existe entre la sexualité et une vie nouvelle, le non respect du besoin de construire une relation avec patience et sensibilité, le non respect du bien commun de toute la communauté.
On voit de tout ceci que j’ai de grandes difficultés avec l’idée du «tout permis». En réagissant contre un extrême, il y a toujours le danger de partir vers l’extrême opposé. Il me semble que c’est ce que la société moderne a fait avec la sexualité.

 

Une éthique chrétienne
Pour mettre plus au clair l’idée d’une éthique spécifiquement chrétienne, je suggère que nous regardions deux points de la Bible.
D’abord, en considérant le Décalogue, le commandement concernant l’adultère doit être lu dans le contexte des trois commandements qui l’entourent. Quatre commandements successifs traitent du respect envers autrui et ils précisent quatre éléments essentiels. Si je te respecte, je dois respecter : ta vie et ton intégrité physique (ne tue pas), les relations qui donnent sens à ta vie (ne commets pas d’adultère), tes biens matériels (ne vole pas) et ta bonne réputation (ne fais pas de faux témoignage). Il me semble que tout ce qui est essentiel dans les relations humaines se retrouve dans une de ces quatre catégories, alors si j’ai un véritable respect pour ces quatre éléments, j’ai un véritable respect pour toi. Par contre, si je maltraite l’un de ces quatre éléments, je ne peux plus prétendre que je te respecte.
Dans chaque cas, d’ailleurs, le plus fort contient le moins fort. Ainsi, si je ne dois pas tuer, je ne dois pas blesser non plus. Si je ne dois pas te blesser physiquement, je ne dois pas non plus te blesser psychologiquement, moralement ou autrement. Si je dois respecter la relation centrale de ta vie, le mariage, en me refusant à l’adultère avec ton conjoint, je dois également éviter de porter atteinte à ton mariage d’une autre façon et je dois respecter toutes les relations qui donnent sens à ta vie.
À partir de ce contexte des quatre commandements pris ensemble, il s’ensuit que le commandement concernant l’adultère n’est qu’indirectement une question de péché sexuel. De manière directe, il se préoccupe du respect des relations.
Autrement dit, il me semble que la portée du commandement concernant l’adultère est la suivante : «Ce sont les relations en général qui donnent sens, chaleur et direction à la vie humaine, surtout les relations de famille, et d’une manière spéciale la relation d’engagement avec un partenaire de vie. Alors si tu as un véritable respect pour autrui, ne fais aucun mal à ses relations, d’aucune façon, et surtout pas par l’adultère».

 

Deuxièmement, Jésus a présenté le principe «Aime ton prochain» comme la base de tout dans la vie chrétienne. Ceci signifie que, comme tout autre acte dans la vie d’un chrétien, un acte sexuel doit se fonder sur un véritable désir du bien global de l’autre, plutôt que sur ses propres intérêts.
Il me semble donc que les questions centrales concernant la morale sexuelle sont:
• Faisons-nous un progrès vers une éthique véritablement chrétienne, si nous lisons le commandement sur l’adultère dans le contexte des trois autres qui l’entourent et si nous fondons notre activité sexuelle sur un profond respect des relations qui donnent un sens, un but, une direction à la vie humaine et sur le fait d’aimer notre prochain comme nous voudrions que notre prochain nous aime ?
• Dans ce contexte, pouvons-nous nous demander si un acte sexuel est moralement correct lorsque, positivement, il se fonde sur un véritable amour du prochain, c’est-à-dire un véritable désir de ce qui est bien pour l’autre personne, plutôt que sur un simple intérêt personnel ? et négativement, lorsqu’il ne comporte pas d’éléments nuisibles tels qu’un tort à une tierce personne, quelque trace de coercition ou de duperie, ou un affaiblissement de la capacité du sexe à exprimer l’amour ?
• Reste la question des cas où de telles circonstances pourraient être réunies, et si et dans quelle mesure elles pourraient être réunies hors mariage : peut-on proposer une telle question pour discussion et débat dans la communauté de l’Église, dans la société en général et par chaque individu pour une décision responsable devant Dieu, devant les autres et dans son for intérieur ?
De nombreuses personnes feraient valoir que ce que j’ai proposé ne donnerait pas une règle claire et simple aux gens. Mais Dieu ne nous a jamais promis que tout dans notre vie morale serait simple et clair. La morale n’est pas qu’une question de faire des choses justes ; il s’agit également de lutter pour savoir ce qui est juste. Il ne s’agit pas simplement de faire ce que fait tout le monde autour de moi; il s’agit de prendre une véritable responsabilité personnelle pour tout ce que je fais. Et il s’agit d’être profondément sensible aux besoins et aux vulnérabilités des personnes avec qui j’interagis.
Je crois que normalement il est plus probable qu’un acte sexuel réponde aux exigences que j’ai proposées à l’intérieur d’une relation engagée et permanente, telle que le mariage, plutôt qu’en dehors d’une telle relation. Mais je serais réticent d’en arriver à la conclusion simple, qu’à l’intérieur du mariage tout va bien, en dehors du mariage tout va mal. Les complexités de la nature humaine et la turbulence de la sexualité ne permettent pas de réponses aussi simples.


Troisième Partie
Si ce changement (dans l’enseignement concernant les actes hétérosexuels) devait se produire, il aurait des répercussions sur l’enseignement concernant les actes homosexuels.
Prenons ce que j’ai dit sur les actes hétérosexuels et appliquons-le aux actes homosexuels, il s’ensuivra plusieurs choses.
Négativement, je ne peux accepter pour les actes homosexuels, pas plus que pour les actes hétérosexuels, l’idée que “tout est permis”, ou que la moralité puisse se fonder sur l’intérêt personnel ou sur la stratégie du bord de l’abîme qu’implique l’idée de “ne pas faire de mal” à une autre personne. J’exigerais que les personnes homosexuelles soient aussi conscientes que les hétérosexuelles de la facilité avec laquelle des pensées au sujet du sexe peuvent se déformer et donner lieu à un mal. Je ne pourrais approuver un style de vie de recherche délibérée de nombreux partenaires sexuels passagers, pas plus que je ne l’approuve chez les hétérosexuels, car je ne peux pas voir comment ceci pourrait être compatible avec tout ce que j’ai dit ici.
Positivement, il s’ensuivrait que les actes sexuels, hétérosexuels ou homosexuels, ne sont nullement, en tant que tels, offensifs à Dieu. Il signifierait que les actes sexuels sont agréables à Dieu lorsqu’ils aident à construire les personnes et les relations, désagréables à Dieu quand ils sont nocifs à des personnes et des relations. Comme je cherche une éthique spécifiquement chrétienne, j’exigerais toujours que ces actes s’enracinent dans un véritable amour ou bienveillance envers l’autre plutôt que dans un intérêt ou un assouvissement personnel.
Si l’enseignement de l’Église se fondait sur une considération de personnes et relations plutôt que sur ce qui est “selon la nature” dans l’acte physique, le statut des actes homosexuels se trouverait dans tout un monde nouveau et devrait être repensé de fond en comble.
En bref, si vous voulez changer l’enseignement de l’Église concernant les actes homosexuels, commencez par oeuvrer pour un changement de son enseignement sur tout acte sexuel.

Les Écritures
On ne peut pas, cependant, en rester là, car il faut aborder un autre aspect d’importance massive : ce que disent les Écritures. Sans aucun doute, il y a des passages de la Bible qui condamnent les actes homosexuels. En fait il y en a cinq : deux dans le Premier Testament (Gn 19; Lv 18,22) et trois dans le Nouveau (Rm 1, 26-27; 1 Co 6,9; 1 Tm 1, 10). Bien qu’il y ait des difficultés dans l’interprétation de tous les cinq, on ne peut pas simplement les écarter d’un revers de main. Il serait au-delà de ma compétence personnelle et dépasserait les limites de cet article d’étudier ces textes dans le détail, mais je peux relever trois points essentiels qui me sont apparus.
En premier lieu, nous devons faire attention au langage. Le Premier Testament traite l’homosexualité d’abomination, mais ce terme paraît 138 fois, appliqué à une grande variété de choses. Si l’homosexualité est une abomination, manger des crevettes l’est également. Comment prétendre que l’homosexualité est et sera toujours une abomination, alors que manger des crevettes ne l’est pas ? Plutôt que d’adopter la définition du mot abomination que l’on trouve dans le dictionnaire, il faut le voir comme un terme technique de la loi de l’Israël ancien qui provient d’idées concernant ce qui est rituellement pur et impur.

 

Le deuxième point est qu’à l’époque où ces documents ont été écrits, il n’y avait pas la compréhension de l’homosexualité que nous possédons aujourd’hui. On croyait apparemment que toutes les personnes étaient en fait hétérosexuelles. Les actes homosexuels étaient vus ainsi comme un choix délibéré d’hétérosexuels qui pratiquaient des actes homosexuels. Étant donné les peurs que l’homosexualité peut soulever chez des hétérosexuels, on peut facilement comprendre pourquoi quelqu’un comme St Paul ne pouvait comprendre l’idée que des hétérosexuels puissent pratiquer l’homosexualité, s’en trouvait fortement dérangé, considérait ces actes “contre nature” et les a condamnés. Tous les passages des Écritures concernant les actes homosexuels doivent se lire sur ce fond d’un manque de compréhension de l’homosexualité. Si l’homosexualité était condamnée, qu’est-ce qui dans l’esprit des auteurs était condamné ?  tout acte homosexuel en lui-même, indépendamment des circonstances ? ou le fait qu’une personne hétérosexuelle puisse accomplir un acte homosexuel ?


Le troisième point est que la Bible est surtout l’histoire d’un voyage, le voyage spirituel du peuple d’Israël. Elle a ainsi un début, un milieu et une fin. Si Jésus représente la fin du voyage, on peut voir ses débuts dans un personnage comme Lamek au chapitre 4 de la Genèse, qui exige une vengeance de soixante-dix-sept fois pour tout tort qu’il aurait subi. La Bible n’est pas une collection de déclarations parfaites de vérités éternelles; elle reflète chaque étape de ce voyage, y compris de nombreuses paroles et actions qui ne sont absolument pas destinées à notre imitation. Les déclarations concernant l’homosexualité sont à situer dans le contexte de ce voyage. Par exemple, la déclaration sur l’homosexualité dans Lévitique 18, 22 provient d’une éthique de la pureté que Jésus plus tard allait rejeter. Il ne peut pas ainsi compter comme le mot de la fin de Dieu sur ce sujet.
Il faut également se rappeler que, même si Paul a écrit après Jésus, c’est Jésus et non Paul qui est la fin du voyage. Il est légitime de chercher l’origine des idées de Paul pour décider si elles reflètent l’esprit de Jésus ou plutôt des compréhensions plus anciennes.
Si nous étudions le mariage dans la Bible, nous trouvons bien des passages qui expriment l’idée que la femme est la propriété de son mari et également des passages qui dénigrent les femmes. Il faut un regard attentif pour trouver les endroits où s’exprime une compréhension plus raffinée, plus exaltée du mariage. Il s’avère alors que ces passages supérieurs se rattachent aux trois domaines essentiels : la création, l’alliance et la rédemption, les concepts clés de la Bible. Nous pouvons nous laisser guider avec confiance par ces passages supérieurs, même si pour cela il nous faudra écarter une plus grande quantité de citations bibliques qui reflètent des conceptions archaïques des femmes comme propriété. Si nous pouvons faire cela avec confiance en ce qui concerne le mariage, n’est-il pas raisonnable de procéder de la même manière en ce qui concerne l’homosexualité?
Il y a une éthique de la pureté dans le Premier Testament qui, entre autres, condamne les actes homosexuels. Plus tard, Jésus a rejeté cette éthique de la pureté, mais elle a continué à avoir une influence dans le monde chrétien. Ainsi lorsque l’Église a commencé à traiter de la sexualité en termes d’actes naturels et contre nature, l’éthique de la pureté a fortement influencé son attitude envers les actes homosexuels.
Mon impression prépondérante est que, plutôt que de faire des déclarations mûrement réfléchies sur l’homosexualité, l’Église a été fortement influencée par des idées du Premier Testament, et elle n’a pas vu à quel point la position de Jésus sur les relations avait été radicale.
Je suis convaincu qu’il doit y avoir maintenant une nouvelle étude de tout ce qui se rapporte à la sexualité pour tenter de découvrir et exprimer une acceptable approche moyenne entre l’ancien enseignement de l’Église et les attitudes courantes dans la société occidentale. Je suis convaincu qu’une telle étude, menée avec une totale honnêteté et intégrité, aurait une influence profonde sur l’enseignement de l’Église concernant toutes les relations sexuelles, qu’elles soient hétérosexuelles ou homosexuelles.

Ecrit transmis par GéO,

membre de la fraternité Pêcheurs d’hommes

* Une spiritualité gaie pour moi c’est quoi ?

Une spiritualité gaie pour moi c’est quoi ?

Du 19 au 23 février dernier, à l’initiative du Mouvement David et Jonathan, 17 prêtres et religieux ont pris le temps de réfléchir sur cette question. Il ne s’agissait pas d’une élaboration abstraite mais le fruit d’un échange à partir de leur vie de personnes homo-sensibles et de leurs pratiques (ou pas) sexuelles. Difficile ici de proposer une synthèse de ce travail car il n’y a pas unanimité. Par contre, voici quelques points qui font apparaître la multiplicité des réactions, parfois contradictoires, signes que, pour eux, le débat est loin d’être clos.

1 – Des tentatives de définition :

–    Une spiritualité gaie est une clé de lecture différente (et pas exclusive) pour entendre et accueillir la Parole (celle de Dieu, celle de l’autre, la sienne propre) dans ce qu’elle a d’unique et d’universel afin de devenir toujours plus, personnellement et ensemble, sujets de notre désir.

–    La relation amoureuse nous fait sortir de la toute-puissance. Elle nous rend dépendant d’un autre et donc capable d’accueillir.

–    La spiritualité c’est vivre et grandir dans la subjectivité de l’amour d’un autre, l’amour donné à l’autre, l’amour reçu de l’autre. C’est un chemin de découvertes toujours nouvelles, de regards sans cesse plus miséricordieux sur moi-même (dans un mouvement d’abandon), sur les autres (dans un mouvement de bienveillance), sur Dieu (dans un mouvement de libération).

–    C’est grandir dans un partage d’amour et de vie pour devenir homme en répondant au projet de bonheur de Dieu.

–    L’autre est « présence réelle ».

2 – Plusieurs facettes d’un même diamant :

–    On était plusieurs à dire que pour nous, circonscrire une spiritualité gaie n’est pas notre problème. On essaye de vivre. On ne veut pas définir. On essaye d’avancer.

–    Il existe DES chemins d’humanisation. Le vécu de la diversité au sein de notre groupe est une belle réponse à ceux qui reprochent aux personnes homosexuelles de ne pas vivre l’altérité.

–    L’image que j’ai de Dieu est vraisemblablement une idole car Dieu je ne sais pas qui il est. Par contre la rencontre avec une personne concrète (mon conjoint ou le détenu que je visite en prison) permet d’accueillir un nouveau visage de Dieu.

–    Dans la relation sexuelle, il y a ajustement à la liberté du partenaire. Il y a ajustement mutuel avec Dieu également puisqu’il consent  à respecter notre liberté. Ainsi la volonté de Dieu n’est pas une ligne droite. Elle n’est pas acquise une fois pour toute.

–    Une spiritualité gaie casse les normes, elle invite à l’ouverture à l’autre, au toujours autre, pour dépasser toutes nos fermetures, tous nos intégrismes, même entre personnes homosexuelles.

–    Si tous nous sommes féconds, quelle est la fécondité de ma vie ? C’est une énorme question de ma vie spirituelle de prêtre. J’ai reçu cette ordination, c’est la raison pour laquelle je ne peux la rendre. Elle m’a été donnée. Cette fécondité je l’ai vécue aussi dans mes travers. Dieu est aussi là-dedans et mystérieusement cela concerne aussi mon ministère.

–    La vieillesse peut être un désespoir mais c’est aussi la possibilité de relire son histoire. A plus de 80 ans, c’est ce qui m’aide de ne pas me laisser trop aller. J’ai une hargne et une rogne contre l’institution qui refuse de faire cette relecture !

–    On peut aussi passer sa vie à en vouloir à l’Eglise, à s’affronter à elle, et paradoxalement à prendre du plaisir à le faire :  Au lieu de prendre ses responsabilités, on reste dans une posture infantile.

–    Il y a sans doute une spiritualité gaie liée à l’originalité de nos pratiques sexuelles. Mais notre sexualité n’est pas que génitalité car toutes nos relations sont sexuées. Ma sexualité est de l’ordre du mystère. Je n’ai pas le dernier mot.

3 – Toujours en chemin, toujours en devenir :

–    La sexualité est un mystère et l’homosexualité est donc un mystère qui se comprend dans l’humilité du cœur.

–    Cette compréhension repose sur des mots de la foi, comme par exemple se savoir aimé de Dieu « Même si ta mère t’oubliait, moi je ne t’oublierai pas » (Isaïe 49,15)

–    Ce mystère, qui se comprend peu à peu, est un long chemin d’acceptation de soi (on n’a pas choisi d’être homo-sensible), de l’autre (l’autre compris dans l’aspect très concret avec qui « je baise », « je fais l’amour », « à lieu une rencontre », « je parle »). Ce chemin qui comporte des forces et des fragilités, me permet de consentir à cette part d’humanité avec ses zones d’ombre et de lumière.

–    Sur quels outils, puis-je m’appuyer pour ne pas m’affronter à l’impasse morbide, au dilemme de la corde ou du mur, à la solitude. Chacun aura à trouver sa grâce personnelle pour sortir de l’impasse mortifère comme par exemple le dialogue avec un frère, la célébration de l’Eucharistie, la participation à un groupe comme David et Jonathan, la prière, etc.

S’il est difficile de parvenir ici à une conclusion globale, il est possible de mettre deux mots en exergue, celui de clé et celui d’accueil. En effet l’homosexualité peut être une clé possible pour relire l’Evangile (comme l’ont été et le sont toujours les mots pauvreté, agapè ou liberté). Ainsi dire « Je t’aime » à son partenaire n’apparait plus concurrentiel avec l’amour pour Dieu. Enfin l’homo-sensibilité est une invitation à l’accueil de la différence, de la diversité, pour se laisser surprendre par la nouveauté. L’un des participant disait à ce propos : « Une personne homosexuelle pour certains c’est une faille, alors qu’il s’agit d’une couleur sur la palette, un levain dans la pâte. »

« Des prêtres et religieux du groupe Pêcheurs d’Hommes »

23 février 2017

* Les mains vides ? Pas comme les Mages !

LES MAINS VIDES

Les mages sont venus à la crèche, apportant de l’or, de l’encens et de la myrrhe. Qu’ont fait les parents de Jésus de ces riches présents ? Les ont-ils distribués aux pauvres ? Joseph a-t-il agrandi sa petite entreprise du bâtiment ? Ces questions sont vaines. Ce récit fait partie du merveilleux qui entoure la naissance de Jésus et les évangiles de l’enfance nous racontent bien plus la gloire de sa résurrection que les détails de sa naissance. Ils m’interrogent pourtant.
Young businessman presenting hand drawn question marks

Faut-il toujours être riche d’un cadeau pour aller vers les autres. Notre société de consommation nous y pousse et combien de cadeaux inutiles recevons-nous, notamment des publicitaires qui sollicitent notre adhésion.
Je me suis souvent trouvé les mains vides devant des situations imprévues. La vie de chaque jour apporte son lot de rencontres. Certaines nous effraient et nous voudrions fuir car nous savons que dire ou que faire. Nous allons faire un saut dans le vide et il nous fait peur !
Je me suis trouvé face à des malades du sida à une période où la maladie était mal connue et n’avait reçu aucun remède. J’ai eu envie de fuir devant des corps décharnés, en totale cachexie, des hommes que j’avais connus brillants et qui, résignés, attendaient leur fin prématurée. Que faire, que dire ?
Que dire à un malade alcoolique en pleine déchéance, qui dit n’importe quoi dans son ivresse et ne veut rien entendre des paroles de raison que je voudrais lui transmettre ?
Hands of the prisoner

Que dire à un détenu condamné pour crime qui sollicite une correspondance pour sortir de sa solitude ?
La première réponse qui vient spontanément sera un dépannage matériel pour parer au plus pressé. J’ai des moyens qu’ils n’ont pas et je vais partager. Est-ce là leur seule et véritable attente ?
Il m’a fallu aiguiser mon regard. Le dépannage ponctuel ne change presque rien aux difficultés qu’ils vivent. Le lendemain le même geste sera à refaire, ce qui engendrera une dépendance et cela risque de lasser l’un et l’autre. Mais ces malades et ces détenus sont-ils appelés à rester dans un rôle de mineurs dépendants ? Ils sont de la même race que moi, appelés à une vie digne et responsable, placée sous le signe de la liberté, capables de partager eux aussi et de faire vivre ceux qui les entourent. Ils portent en eux des ressources insoupçonnées dont ils n’ont même pas conscience. Si je me situe en tant que croyant, ils sont fils d’un même Père, créés à son image, appelés à partager sa tendresse dans leur vie de relation. Ils sont destinés à une vie heureuse et fraternelle. Et là, je me trouve les mains vides. Les bonnes paroles, les conseils ne servent pas à grand chose. Il faut qu’ils retrouvent en eux ces forces et ces ressources qu’ils portent pour affronter la réalité et prendre leur vie en main. Il faut qu’ils deviennent les artisans de leur retour à la vie. Les bonnes paroles sont vaines. Que faire alors ?
Transformation

Dans ma pratique, je me suis attaché à repérer un détail de leur vie, un hobby, un souvenir heureux, une chose qui les valorise. J’ai parlé de chiens, de vieilles voitures, de travail en cuisine et de tant d’autres choses qui ne m’étaient pas familières mais où ils avaient quelque chose à m’apprendre. Ainsi s’est créée une complicité, un besoin de se revoir en toute gratuité. Ils m’ont parlé de ceux avec qui ils vivaient leur galère, de ce qu’ils espéraient pour eux, de ce qu’ils faisaient pour s’entraider.
Et souvent le miracle se produit. Ils désirent autre chose que leur déchéance, même s’ils ne savent pas trop quoi ou s’ils s’égarent dans des rêves impossibles. Là, je-nous les avons aidés à trouver la bonne association, le bon interlocuteur pour réaliser ces espoirs. Et si, parfois, il était trop tard pour reprendre une place dans la vie, j’ai vu partir des malades réconciliés avec eux-mêmes, en paix. Je me revois au crématorium avec les 6 accompagnateurs du défunt pour évoquer les multiples énigmes qu’il nous avait posées. La veille de sa mort, il m’avait demandé de rester avec lui, jusqu’à ce qu’il s’endorme. Et là, il m’avait raconté sa vie qu’il voulait tenir cachée à ses autres accompagnateurs. Il était dans la paix. Et nous avons souvent ri pendant cette crémation. La tristesse n’était pas de mise.

Old hand (woman) holding a very old bible, rainbow flag

Si je relis cela dans la foi, je me dis que l’aide matérielle, même si elle est indispensable, serait peu de chose si elle ne s’accompagnait pas de profonde empathie au départ, suivie de près d’un cheminement plus personnel. Il manque à notre société cette fraternité, cette conscience d’appartenir à une même famille de frères et sœurs qui ne peuvent rien les uns sans les autres. Souvent, je ressens la présence de tel inconnu comme une gêne, voire une agression. Il peut lire mon indifférence ou ma peur dans mes yeux. Le plus terrible pour lui est de se sentir transparent, de constater que je fuis son regard, qu’il est devenu inexistant. Je devrais me dire que derrière sa demande immédiate, il y a une autre demande, ce besoin de fraternité.
Jésus lui-même a connu cette difficulté. Il demande qu’on ne lui fasse pas de publicité quand il guérit un malade. Il refuse son aide à la Syro-phénicienne car elle est étrangère et païenne. Il se laisse pourtant vaincre par l’insistance de sa demande et finit par dire qu’il n’a jamais vu une foi comparable à la sienne chez ses concitoyens. Quel est  le contenu de  cette foi, sinon  l’espoir de voir revivre sa fille ?
Mixity - Two joint hands symbolizing diversity

Jésus n’est pas obsédé par le péché et il accueille et se laisse accueillir par ceux qui sont considérés comme pécheurs. Sa préoccupation est ailleurs : rappeler à la vie ceux qui sont en train de la perdre. Il exorcise les démons et ramène à la vie les épileptiques qu’on lui présente. Il accueille les malades et leur donne suffisamment d’énergie pour qu’ils sortent de leur écrasement et reprennent leur place dans la société. Il est proche des gens du désert qui ont fui la vindicte des occupants romains et leur propose d’entrer dans son Royaume de résistance non-violente. C’est une vie nouvelle qu’il propose à son peuple humilié, une résurrection.
Trois jours après sa mort en croix, Dieu le rappellera à la vie. Il charge ses amis de continuer son action. Nous sommes le corps mystique du Christ et nos mains peuvent devenir les mains du miracle. Miracle ne signifie pas performance hors norme pour Jésus. Il signifie simplement que Dieu se souvient de son peuple et que sa tendresse est inépuisable.
Taube regenbogenfarben mit Zweig auf weißem Hintergrund

Puissions-nous entrer dès aujourd’hui dans cette démarche de
résurrection !

Jacques FRAISSIGNES

* Dialogue entre chrétiens !!!

QUEL DIALOGUE AVEC LES COMMUNAUTES RELIGIEUSES ?

Young businessman presenting hand drawn question marks

Les rencontres avec les communautés de croyants laissent souvent le sentiment d’un malaise, d’un échange inabouti. Certes, de plus en plus souvent, on nous interroge sur ce que nous faisons, sur nos convictions profondes. Ces rencontres sont empruntes d’un grand respect et pleines d’empathie. Notre message est-il passé, pour autant ? Et quel message voulons-nous faire passer ?
Le thème de la rencontre porte le plus souvent sur la compatibilité de notre vie affective et sexuelle avec les positions des églises sur l’homosexualité. Cela me semble normal mais risque de nous enfermer dans un discours moralisant et de nous faire passer pour un lobby gai.
Gay Priest

Les bases de notre position ne sont pas évoquées. Pourquoi soutenons-nous qu’on peut être chrétien et gai ? …
Une autre source d’incompréhension vient de ce que nos rencontres se situent sur le terrain du religieux et pas assez sur le terrain de la foi. Le vécu de DJ est éclairant sur ce point. Le mouvement est œcuménique. Les participants des diverses confessions chrétiennes se rencontrent dans une branche « spiritualité » pour affirmer la place de la foi chrétienne dans le mouvement. Sans parler de tour de Babel, le discours de chaque confession reste marqué par les querelles du passé et par un vocabulaire plein d’équivoques. La volonté d’unité est grande. Toutefois, chacun est prisonnier du vocabulaire et des pratiques de culte qui sont propres à son église. Cela se voit lors des célébrations : fera-t-on un culte, célébrera-t-on une messe ? En quel rite… ?
jar

Tout cela relève de la dévotion, des croyances, des strates théologiques qui ont été ajoutées au cours des siècles et cache l’essentiel, le kérygme, l’annonce du Christ ressuscité.
Tout cela, c’est ce qui nous divise, ce qui brouille les pistes et qui fait de nous des partisans plus que des croyants.
Si on regarde la foi que Jésus rencontre et qu’il nous donne en exemple, on constate que son contenu est très simple. « Ta foi t’a sauvée ! » dit Jésus à l’hémorroïsse. Que croit-elle ? Que Dieu existe ? Tout le monde le croit en son temps. Que Jésus est Fils de Dieu, qu’il est ressuscité ? Il ne saurait en être question. Elle croit qu’elle n’est pas faite pour vivre une exclusion totale, qu’elle doit aller vers la vie, reprendre sa place de femme dans la société et vivre heureuse dans sa famille et dans son village. Elle croit que Jésus peut lui apporter cela. Et Jésus lui dit que tout cela se trouve en elle, que çà constitue sa foi et que çà la sauve.
Criminal in handcuffs

Jésus nous donne en modèle la foi du centurion. Que croit-il ? Que cet esclave qu’il aime n’est pas voué à la mort et qu’il doit continuer à vivre. Le message de Jésus n’est ni cultuel, ni moral, ni théologique. Il est traversé par une conviction de fond : Le Père aime les fils et les filles à qui il a donné la vie. Il les appelle à vivre pleinement de sa vie. Tout ce qui est mortifère, tout ce qui détruit la vie doit être mis en échec. Jésus paiera cette conviction du prix de sa vie. Nous affirmons qu’il est vivant et qu’il nous fait vivre.
Ce que veulent entendre ceux qui frappent à la porte de DJ est du même ordre, même si la formulation de leur demande est loin d’être claire. Ils veulent entendre dire qu’ils ne sont pas faits pour la culpabilité, pour le mépris ou pour une vie marginalisée par leur particularité affective et sexuelle. Et ceux qui ont dépassé ce stade veulent entendre dire que leur vie de gai et de lesbienne a du sens et qu’elle peut déboucher sur l’éternité.
God Loves Gay card with Rainbow flag background

Cette foi dans la vie, une vie qui nous dépasse, qui vient de Dieu et qui y conduit par le Christ Jésus, reste le soubassement de l’unité des chrétiens. Elle devrait être le préalable à toute rencontre avec d’autres chrétiens. Toutes les croyances, dévotion, particularismes religieux, devraient s’effacer devant cette conviction. Cela nous permettrait de dialoguer non seulement avec les communautés religieuses mais aussi avec tous les hommes de bonne volonté qui se battent également sur ce terrain du respect dû à l’homme. Et notre monde en a bien besoin.

Jacques Fraissignes 15/09/2004

* Comment Jésus est devenu Dieu ?

COMMENT JESUS EST DEVENU DIEU ?

Qui serait assez fou pour vouloir dire qui est Dieu et l’enfermer dans des mots ou des dogmes ? Les juifs ont un tel respect qu’ils refusent de prononcer les quatre lettres qui désignent Dieu. Les églises des premiers siècles ont osé le défi.

Young businessman presenting hand drawn question marks

Les trois synoptiques posent une même question : « Qui est cet homme ? » Ils contemplent Jésus et voient en lui cette formidable force de vie qu’il communique à son peuple opprimé. Par ce prophète, Dieu visite son peuple. Même la mort n’aura pas prise sur lui et Dieu le ressuscite le troisième jour. Il vit et il fait vivre aujourd’hui encore.

St Jean franchit le pas: « Au commencement était le Verbe, Et le Verbe était Dieu. Il est venu chez lez siens et les siens ne l’ont pas reçu. » Tout le quatrième évangile (écrit 10 ans après les synoptiques) montre la divinité de Jésus.

Dès le premier siècle les discussions théologiques s’engagent, de plus en plus âpres pour dire la Trinité.

Jésus est-il homme ou Dieu ? Mais s’il est Dieu est-il encore homme ? Dieu peut-il mourir sur la croix ?

Est-il Dieu par nature ou par adoption ?

Same sex couple on white background

Comment s’agencent ces deux natures ? La nature divine absorbe-t-elle la nature humaine ?

Qui est donc cet Esprit de Dieu répandu à Pentecôte ?

C’est ainsi que, de dogmes en symboles (celui des Apôtres et celui de Nicée), se construit un système théologique dont les enjeux sont autant la quête du pouvoir que la recherche d’une unique Vérité.

Les empereurs, devenus chrétiens, craignent pour l’unité de leur empire. Ils convoquent les conciles et vont même jusqu’à imposer leur choix. Les coups bas sont permis. On ouvre le concile sans attendre l’arrivée du camp adverse. On discute en grec, sans se soucier des latins qui ne comprennent pas ce qui se dit…

Chaque nouvel affrontement laisse une frange de l’Eglise sur le côté de la route et la considère comme hérétique. Certaines sont encore vivantes comme l’église copte en Egypte ou l’église nestorienne en Iran.

C’est ce que raconte Frédéric Lenoir, directeur du « Monde des religions » dans son livre « Comment Jésus est devenu Dieu. » (éditions Fayard, 320 pages, 19 euros 90)

Durant toutes ces disputes, rien ne rappelle le souffle de l’évangile, de la bonne nouvelle : ‘Dieu visite son peuple en la personne de Jésus’. vitrail arc en ciel

Cela ne serait-il pas la source de la désaffection de nos contemporains pour le Dieu « théologique » présenté par les églises, alors qu’ils attendent un Dieu de l’Histoire présent en chacune de nos histoires ?

J. FRAISSIGNES

* De qui suis-je le prochain ? Commentaire de Matthieu 25, 31 à 46

De qui suis-je le prochain ?

Commentaire de Matthieu 25, 31 à 46

Dans l’histoire de sa propre existence, qui, parmi nous, n’a pas été compté-e parmi « les plus petits » ? Qui n’a pas été relevé-e par un acte solidaire alors qu’il/elle était en état de faiblesse ? Pourtant, «lorsque notre tour vient» de venir en aide à notre prochain, nous restons bien souvent tiraillé-e-s entre faire acte de solidarité ou passer notre chemin, entre fermer les yeux ou se mettre en marche vers l’autre, comme nous le ferions pour le Christ.

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« Amen, je vous le dis, dans la mesure où vous avez fait cela pour l’un de ces plus petits, l’un de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. »

Cela n’est pas sans rappeler la parabole dite du «bon Samaritain» dans laquelle nous sommes appelé-e-s à veiller sur notre prochain-e…et à devenir également le prochain de l’autre. «Que dois-je faire ? Qui est mon prochain? De qui suis-je le prochain ?» : Ces questions traversent les Évangiles et continuent à nous traverser.

Mixity - Two joint hands symbolizing diversity

Dans le passage de Matthieu chapitre 25 versets 31 à 46, le Christ appelle à nouveau à une conversion à la solidarité. Une dualité y est flagrante dans la phrase centrale répétée 2 fois : «Amen, je vous le dis, dans la mesure où vous avez fait cela pour l’un de ces plus petits, l’un de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait»(1).

D’un côté il y a les justes qui ont accueilli et aidé les plus petits et donc le Christ ; de l’autre côté, ceux qui n’ont rien fait. La tentation est grande de conclure de manière simpliste et simplificatrice en séparant les personnes entre celles qui ont bien fait et celles qui ont mal fait.

Tourists are heated at a fire at night

Cependant le Christ est subversif, il est là où nous ne l’attendons pas. N’est-il pas celui qui a pris pour sœurs la samaritaine rencontrée au bord du puits, la pécheresse au banquet, et pour frères aveugles et paralytiques lors de ses voyages ? Il a fait siens celles et ceux qui sont mis sur le côté. A sa suite nous sommes appelés à être solidaires avec eux, à les recevoir et leur tendre la main car «dans la mesure où vous avez fait cela pour l’un de ces plus petits, l’un de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait». Il nous appelle à une solidarité, tout comme à un don, circulaire : «donnez et vous recevrez» (Matthieu 7,7).

Si nous regardons rapidement comment le texte a été perçu à travers l’histoire du christianisme, nous pourrions tracer trois temps.

Dans un premier temps, des réflexions théologiques et spirituelles ont fait du prochain un moyen pour accéder à Dieu : Dieu est accessible PAR le frère / la sœur. Le prochain n’était alors considéré que par sa présence et son individualité. Cette première approche est la conséquence d’une interprétation littérale de la phrase centrale de notre passage et a poussé de nombreuses personnes à pratiquer la charité.

camionnette-pour-debarras

Plus tard, la redécouverte de la dimension collective qui anime le message du Christ, notamment à travers le «Aimez-vous les uns les autres» (Jean 13,34) et son envoi des disciples deux par deux(2), a donné une nouvelle dimension à la signification de la présence de l’autre : Dieu devient accessible AVEC le frère / la sœur.

Enfin, le frère / la sœur ne fut plus envisagé-e uniquement comme un moyen ou un «objet» nécessaire pour répondre à l’invitation du Christ. Il/Elle est devenu-e bien plus. L’être de la personne et la relation entre les personnes sont considérés comme signes et instruments de la Révélation de Dieu. Dieu se révèle dans un amour mutuel, dans la réciprocité, dans l’échange: «qu’ils soient un comme nous sommes un» (Jean 17,22), «comme je vous ai aimés»(Jean 13,34). Ainsi, Dieu devient accessible PAR la relation DANS l’échange AVEC le frère / la sœur, à l’image de la formule liturgique: «Par Lui, avec Lui et en Lui».

man praying

Ce troisième temps ouvre des chemins inédits pour accueillir et être solidaire avec toute personne aujourd’hui sur le parvis de nos Églises. La nouveauté ne réside pas tant dans cette présence du Christ, que dans la prise en compte de cette présence comme finalité et orientation d’une vie ensemble, d’une vie en communion. Immédiatement les questions surgissent: Comment pouvons-nous rendre opérationnel un tel concept? Quelles implications et conséquences peuvent-elles engendrer?

Nous sommes invités à sortir d’une lecture hétéro-normée des Écritures qui finalement, ne fait que réduire nos horizons et notre compréhension. Nous pouvons la lire avec la riche diversité présente dans le monde, ou avec l’aide, par exemple, d’une théologie queer, post-coloniale, post-moderne, voire même avec l’éclairage de multiples théologies mises en discussion afin de parvenir, comme le développe Muriel Schmid(3) selon Marcella Althaus-Reid à «une théologie de l’indécence (…) qui s’ancre dans la vie des gens et leurs expériences fondamentales sans les censurer»(4).

vote homosexuel

1 Versets 40 et 45

2 « Après cela, le Seigneur désigna 72 autres et les envoya deux par deux en avant de lui dans toute ville et tout endroit où lui-même devait aller » Luc 10,1.

3 Muriel Schmid, « Queer théologie ? De quoi parle-t-on ? » dans l’ouvrage collectif d’Yvan Bourquin et Joan Charras Sancho, L’accueil radical – Ressources pour une Eglise inclusive, Labor et Fides, Genève, 2015

4 « C’est une théologie qui invite les individus à se présenter tels qu’ils/elles sont et à sortir du placard de leur sexualité en tant que lesbiennes, gays, travestis, transgenres, bisexuels, mais aussi hétérosexuels » Marcella Althaus-Reid, Indecent Theology, pages 176 et suivantes, traduites et citées par Muriel Schmid,

Emmanuel du Groupe Prêtres de DJ, et Emeline du Groupe Protestants de DJ

Tiré du DOSSIERS D&J – N°5 SOLIDARITE 2016