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* Des homosexuels peuvent-ils être prêtres ?

Dossier du n°2349
La Croix , le 16/04/2013 à 11h00

6 ans après, un texte qui reste fort…et d’actualité.

Texte du P. Timothy Radcliffe (*)

Il y a quinze jours j’étais en Nouvelle-Écosse en train de prêcher une retraite à des évêques et des prêtres de l’est du Canada. L’un des prêtres me fit passer un papier avec une question qu’il n’osait pas poser en public : « Est-ce que ce document sur l’admission d’homosexuels au sacerdoce veut dire qu’on ne veut plus de moi ? Veut-il dire que ceux qui sont comme moi sont des prêtres de seconde classe ? ». J’ai souvent entendu poser cette question par des prêtres, sous une forme ou sous une autre, dans tous les coins du monde. Le document romain annoncé concernant l’homosexualité et le sacerdoce étant source de grandes angoisses, il faut voir ce qu’il dit exactement.

Nous devons avoir deux principes en tête : d’abord, nous devons donner au texte une interprétation aussi positive que possible. Il ne s’agit pas de maquiller des documents sous un camouflage positif, mais bien d’essayer de discerner quelles sont véritablement les intentions des auteurs. Nos médias regorgent d’accusations et on dénoncera ce document comme encore une nouvelle attaque contre les homosexuels. De semblables dénonciations ont lieu également à l’intérieur de l’Église : la Congrégation pour la Doctrine de la Foi a souvent donné à des écrits de théologiens une interprétation tendancieuse, et de leur côté, des théologiens donnent une interprétation aussi négative que possible de documents romains, rien de bon ne pouvant venir de Rome ! Membres de l’Église, il nous faut trouver une autre façon de nous écouter les uns les autres, basée sur ce qui est dit réellement. C’est là une exigence de justice et de vérité.

Second principe : la vocation est un appel de Dieu. Il est vrai, comme le dit le document, qu’elle est reçue « par l’intermédiaire de l’Église, dans l’Église et pour le service de l’Église », mais c’est Dieu qui appelle. Ayant collaboré avec des évêques et des prêtres, diocésains et religieux, dans le monde entier, je n’ai aucun doute sur le fait que Dieu appelle des homosexuels au sacerdoce, et ils sont parmi les prêtres les plus dévoués et les plus impressionnants que j’ai connus. Par conséquent, aucun prêtre convaincu de sa vocation ne doit lire dans ce document une raison de se ranger dans une catégorie inférieure. Et on peut bien supposer que Dieu continuera à appeler au sacerdoce aussi bien des homosexuels que des hétérosexuels, parce que l’Église a besoin des dons de chacun d’eux.
L’Église a le droit et le devoir d’exercer soigneusement un discernement lors de l’admission des séminaristes. Lorsque le document dit que cela est rendu plus urgent « par la situation actuelle », il se réfère, je pense, à la crise causée par les abus sexuels qui a ébranlé l’Église en Occident. Se posent alors deux questions : est-ce que ce document fournit les bons critères de discernement quant à l’authenticité d’une vocation ? et contribuera-t-il à traiter la crise des abus sexuels ?


Il insiste pour que le candidat au sacerdoce atteigne une maturité affective qui « le rendra capable d’avoir des relations justes avec les hommes et les femmes, en développant en lui un véritable sens de la paternité spirituelle vis-à-vis de la communauté ecclésiale qui lui sera confiée ». Laissons de côté pour l’instant la question de la « paternité spirituelle » et considérons celle de la maturité affective. Qu’est-ce que cela signifie ?
Le document dit que l’Église « ne peut pas admettre au Séminaire ou aux Ordres sacrés ceux qui pratiquent l’homosexualité, présentent des tendances homosexuelles profondément enracinées, ou soutiennent ce qu’on appelle la culture gay ». Le premier critère est simple et direct : on pourrait dire la même chose de ceux qui sont activement hétérosexuels. Les deux suivants ont besoin de clarification.


Qu’entend-on par « tendance homosexuelle profondément enracinée » ? Le contre-exemple que donne le document est celui d’un séminariste passant par une phase temporaire d’attraction homosexuelle et à qui on demandera qu’il l’ait surmontée trois ans au moins avant l’ordination diaconale. Cela ne recouvrirait pas tous les cas de séminaristes réfléchissant à leur vocation à la lumière de ce document.
On peut aussi interpréter l’affirmation comme faisant allusion à une orientation homosexuelle permanente. Mais ce ne peut être le cas, puisque, comme je l’ai dit, il y a d’excellents prêtres qui sont des gays et qui ont clairement une vocation reçue de Dieu. Peut-être est-il plus exact de la comprendre en référence à une personne dont l’orientation sexuelle est si centrale à la perception qu’il a de lui même, qu’elle en devient une obsession et domine son imagination. À n’en pas douter, cela poserait la question de savoir s’il serait capable de mener de façon satisfaisante une vie de prêtre engagé dans le célibat. Mais tout hétérosexuel pareillement centré sur sa sexualité aurait aussi des problèmes. Ce qui importe c’est la maturité sexuelle plutôt que l’orientation.


Et puis il y a la question du soutien accordé à la culture gay. Il est vrai que séminaristes et prêtres n’ont pas à aller dans les lieux gays, et que les séminaristes n’ont pas à développer une sous-culture gay. Le faire serait installer au centre de leur vie ce qui n’est pas fondamental. Il faut que les séminaristes en arrivent à se sentir à l’aise avec leur orientation sexuelle quelle qu’elle soit, satisfaits du coeur que Dieu leur a donné, mais toute forme de sous-culture sexuelle, homo ou hétéro, serait la ruine de leur célibat. Une sous-culture macho remplie de sous-entendus hétérosexuels serait tout aussi inappropriée.
Mais est-ce tout ce que signifie accorder son soutien à une culture gay ? Comme dit le document, l’Église doit s’opposer à la « discrimination injuste » à l’égard des homosexuels, comme elle le fait à l’égard de la discrimination raciale. Cela signifie que tous les prêtres doivent être préparés à se ranger du côté des gays quand ceux-ci sont victimes de l’oppression, et à être vus de ce côté-là. Bien sûr cela soulève des questions complexes. S’opposer au mariage gay sera considéré par certains comme de la discrimination, alors que dans l’enseignement officiel catholique ce ne l’est pas. À s’engager dans une opposition à la discrimination, on risque d’être incompris. C’est un risque qu’il faut parfois prendre.

Enfin, il y a la question de la « paternité spirituelle ». Ce n’est pas là un concept qui m’est très familier. Est-ce que seuls les hétérosexuels peuvent assurer une telle paternité ? C’est ce que pense le Vicaire aux Armées américain, qui a dit récemment : « Nous ne voulons pas que les gens croient ce que dit notre culture présente, à savoir que cela ne fait aucune différence que l’on soit gay ou pas, homosexuel ou hétérosexuel. En ce qui concerne notre vocation, il y a bien une différence, pensons-nous, et nos fidèles s’attendent à avoir un prêtre masculin qui joue sans faiblesse un rôle de modèle de masculinité ». Je ne pense pas que ce soit cela que vise le document ; on trouve peu de références à un christianisme musclé au Vatican. Si le rôle du prêtre était de présenter un modèle de masculinité, il ne serait plus pertinent que pour moins de la moitié de ses fidèles et on pourrait alors arguer que des femmes devraient également être ordonnées afin de présenter des modèles de féminité. Je pense que la « paternité spirituelle » s’exerce avant tout par le souci des personnes et par la prédication d’une parole fertile et féconde, et que rien de cela n’a quelque chose à voir avec une orientation sexuelle.


Ce qui est essentiel c’est de former des prêtres qui aient acquis « la maturité affective » et soient à l’aise dans leur relation avec hommes et femmes. Le document s’efforce d’identifier les critères aidant à discerner une telle maturité, et souligne les points indiscutablement importants. Ces critères doivent s’appliquer de la même façon à tous les candidats, sans faire de distinctions selon leur orientation sexuelle.
Notre société donne souvent l’impression que les hétérosexuels et les homosexuels constitueraient deux espèces du genre humain. Mais le coeur humain est complexe, et le désir revêt des configurations changeantes et évolutives. J’ai connu des prêtres qui croyaient être gays à 30 ans, puis qui ont découvert qu’ils ne l’étaient pas, et vice-versa. Si nous voulons former des prêtres qui vivent leur célibat de manière féconde, il faut qu’ils soient sereins avec eux-mêmes, dans toute la complexité de leurs émotions, et ne soient pas entraînés à croire faussement que là se trouve l’essentiel de notre identité. Il se trouve dans le Christ. « Ce que nous serons n’a pas encore été manifesté. Nous savons que lors de cette manifestation nous lui serons semblables, parce que nous le verrons tel qu’il est » (1 Jn 3, 2)


Notre société est obsédée par le sexe, et l’Église se devrait de présenter l’image d’une acceptation saine et non coercitive de la sexualité. Le catéchisme du Concile de Trente enseignait que les prêtres devaient parler du sexe « avec mesure plutôt qu’abondance ». Nous devrions être attentifs à ceux que nos séminaristes sont portés à haïr plus qu’à ceux qu’ils aiment. Le racisme, la misogynie, l’homophobie, sont autant de signes que quelqu’un ne pourrait pas donner une bonne image du Christ.


Le document se conclut par un appel aux séminaristes à être vrais avec leur directeur spirituel. Mentir ne correspondrait pas à « l’esprit de vérité, de loyauté et de disponibilité qui doit caractériser la personnalité de celui qui estime être appelé à servir le Christ et son Église dans le ministère sacerdotal ». Cela est d’une importance fondamentale. Mais si les critères que propose ce document sont interprétés dans un sens étroit qui signifierait qu’aucune personne gay ne peut être ordonnée, certains séminaristes pourraient se trouver dans une situation impossible. S’ils parlent ouvertement, ils peuvent ne pas être acceptés. S’ils ne le font pas, ils sont dans la duplicité. Le danger est alors que les plus honnêtes puissent abandonner, laissant les moins sincères continuer, et nous formerions alors un sacerdoce immature, mal à l’aise avec lui-même, et davantage susceptible de perpétuer des abus. Il est donc extrêmement important que ces critères ne soient pas interprétés d’une façon qui encourage les intéressés à la dissimulation. Cela constituerait un handicap certain pour la formation de prêtres affectivement mûrs.

(*) Texte original anglais dans The Tablet du 26 novembre 2005. Traduction de Fr. Michel Taillé pour la DC. Sous-titres de la DC.

* Le tabou des prêtres gay

Article issu du numéro de SCIENCES HUMAINES
Mensuel N° 308 – novembre 2018

« L’Église invite à la double vie », confiait en 2015 le prêtre Krzysztof Charamsa, après son coming out médiatique. Cet homme d’Église homosexuel avait alors trahi un secret de polichinelle : être prêtre et gay, c’est être « dans un système mensonger sur sa propre sexualité ».

Si le dispositif sacerdotal du célibat a toujours suscité des vocations chez les homosexuels, rares sont ceux qui parlent.

Dès lors, comment les religieux vivent leur homosexualité, au cœur d’une institution bardée d’interdits et de non-dits ?

Pour affronter ces questions, le politiste Josselin Tricou, qui prépare un doctorat  sur « Les masculinités sacerdotales dans l’Église catholique », a cherché à détecter, parmi les religieux, les différentes manières d’y faire face.

Le chercheur s’est notamment intéressé à la figure de la « taupe », profil de prêtre gay perpétuant par la clandestinité de sa sexualité l’homophobie intériorisée et l’ordre du silence ou « placard » ecclésial, comme le qualifie le chercheur.

Émissaires du silence, les taupes incarnent le retour en force d’une politique du secret au sein de l’Église. Inaccessibles, réfractaires aux questions du chercheur vécues comme une quête d’aveux à l’instar de la confession, ils tiennent l’enquête pour une menace personnelle.

Plus encore, l’Église est depuis l’épisode de la Manif pour tous le théâtre d’une surenchère de la dissimulation. Alors que la société ébauchait une normalisation de la conjugalité gay avec la loi Taubira, l’institution, elle, réactivait une propension à discipliner comportements et paroles dans un climat d’homophobie grandissante.

D’où des manœuvres à la lisière de l’ubiquité : « Soutane le jour, et drag queen la nuit », résume un clerc au chercheur J. Tricou, à propos de l’un de ses collègues, homosexuel, apôtre d’une loyauté silencieuse envers l’institution – ou d’une allégeance au placard le mieux verrouillé de l’histoire.

Josselin Tricou, « Refaire des “taupes” : gouverner le silence des prêtres homosexuels à l’heure du mariage gay », Sociologie, vol. IX, n° 2, 2018.

* Ils aiment Dieu et les hommes Ils sont prêtres ou imams et témoignent de leur homosexualité

Reportage par Alice Develey , Stéphane Joly | 16 Octobre 2018
« J’ai découvert mon homosexualité chez les salafistes », se souvient l’imam Zahed. C’est au séminaire que le père Henri, lui, a connu ses premiers émois. StreetPress a rencontré ces hommes de foi qui concilient leur ministère… et leur sexualité.

« Le juif homosexuel est une abomination pour la communauté, un sodomite qui pervertit la Torah, lance Alain Beit, désinvolte. On est habitué à la discrimination quand on est juif. » Alors, pour lui, les attaques venues de ses pairs sont une simple formalité.
Ce soir, le président du Beit Haverim, association des juifs LGBT de France, se joue des préjugés au théâtre L’Auguste, dans le 11e arrondissement parisien. Sur son trône rouge, l’homme affable accueille le public comme un rabbin dans sa synagogue. Mais attention, la barbe ne fait pas le Rav (1). Idem pour les spectateurs venus assister à Yalla, le tajine musical, « un Mamma Mia ! juif à la sauce LGBT ». La kippa est rangée, mais jamais très loin. Alain Beit l’a dans la poche, aux couleurs du drapeau arc-en-ciel. « Elle symbolise mes deux identités. » Et le tabou qui l’entoure.
Des relations homosexuelles inscrites dans les murs.

Judaïsme, christianisme, islam, les trois religions monothéistes condamnent l’homosexualité. Qu’il s’agisse de leurs croyants ou de leurs représentants. Et pourtant, les relations homosexuelles sont inscrites dans les murs. « Il y a autant d’homosexuels dans l’Église que dans toutes les branches de la société : la police, l’enseignement… », souffle Jacques Mérienne, vicaire de la paroisse Sainte Eustache.
Cheveux longs argentés, petite moustache broussailleuse, l’homme aux faux airs de cardinal Richelieu n’a jamais caché son homosexualité. « À chaque fois que j’arrive dans une paroisse, je me présente à la communauté. Je dis qui je suis. » Pas question de se voiler la face. « J’ai prévenu mon évêque lorsqu’il m’a ordonné en 1972. A l’époque, ce n’était pas un problème pour devenir prêtre. C’était dans les mœurs. » Le père Henri Michel (2), ordonné par un évêque excommunié, a fait ses propres statistiques :
« Pour moi, 90% des prêtres étaient homosexuels dans les années 1970-80. »

« Cela s’exprimait partout dans les couloirs du Séminaire. Nous étions deux par chambre. Chacun avait son petit ami. Quand il y avait des garçons hétéros, ils ne restaient pas. » Le père Henri Michel exerce aujourd’hui son ministère dans une grande ville française. « J’ai une chapelle qui ne dépend pas du diocèse. Elle accueille tous ceux qui ne se reconnaissent pas dans le dogme officiel. » Des « marginaux », comme il les nomme à demi-mot, à son image :
« J’ai voulu être prêtre dès l’âge de 6 ans. Nous étions dans les années 1950. Mon père était régisseur aux Folies Bergères. En grandissant dans cette famille d’artistes, l’Église m’est apparue comme un grand théâtre. A 10 ans, j’ai découvert que j’aimais les hommes, mais je ne me suis pas inquiété, car je savais que la loi du seigneur me destinerait au célibat. »
Pas de problème non plus pour sa famille. « Ces choses n’avaient pas lieu d’être partagées. Quand j’invitais des garçons du séminaire en vacances, nos parents se disaient simplement : “Ils veulent être prêtres, c’est normal. »


A la pride de Toronto en 2011 / Crédits : Andrey Zhukov

Un système hypocrite
À 11 ans, Henri Michel entre au petit séminaire. « Il n’y a rien eu de spécial », insiste-t-il. Ou presque. « Vers 15-16 ans, j’ai eu une amourette avec un garçon. Ça se passait la nuit dans la resserre. Mais nous avons très vite été suivis par l’un de nos camarades. Et comme il était jaloux, il a cafté et j’ai été renvoyé. » De quoi ranger sa robe au placard ? « Non, la direction avait l’habitude de ce genre de cas. Ce n’était pas un secret d’état. » À la sortie de son bac, Henri Michel intègre donc le grand séminaire. « Là où il y a le plus d’intrigues, se rappelle-t-il avec un rire contenu. On attendait la nouvelle recrue de la rentrée de septembre pour échanger nos compagnons de vie. »
Tout se sait… Mais personne ne dit rien. Et la loi du silence aura raison du comportement « trop vrai » d’Henri Michel. Contrairement au père Jacques Mérienne, cette homosexualité assumée lui fermera les portes de l’Église. « J’ai été ordonné par une voie parallèle que ne reconnaît pas l’épiscopat français. » Une forme de discrimination advenue, selon le père Jacques Mérienne, dans les années 1980. « En refusant d’ordonner des prêtres homosexuels, l’ancien archevêque de Paris, le cardinal Lustiger, a institutionnalisé un retour en arrière. » Un virage « lié, selon le père Henri Michel, à l’hypocrisie du système ». Mais pas seulement.

Le premier imam gay de France
« Je me sentais comme un étranger dans ma propre famille », se souvient Ludovic-Mohamed Zahed. Normalien, docteur en sciences humaines et sociales, spécialiste reconnu de l’islam… L’imam est à l’origine des premières mosquées inclusives de France, d’Allemagne et d’Afrique du Sud :
« À 17 ans, j’ai découvert mon homosexualité chez les salafistes en tombant amoureux de l’homme qui m’avait enseigné le Coran. »

Tiraillé entre islamisme et homophobie, Mohamed cherche du soutien auprès de sa famille. « J’en ai payé le prix fort. Dès lors, mon père m’insultait quotidiennement et mon frère me battait. Il m’a même cassé le nez et la mâchoire. Chez moi, c’était la prison. » Cette violence, Mohamed la prend en pleine face. Assumer sa double identité, religieuse et sexuelle, devient impossible :
« J’ai rejeté l’islam pendant sept ans. »

Ludovic-Mohamed Zahed

En 1995, l’Algérie sombre dans la guerre civile. Comme nombre de familles francophones, les Zahed s’installent en France, à Marseille. « J’avais 19 ans quand j’ai rencontré mon premier compagnon dans un club gay. Un Algérien encarté au Front national. On était très schizophrène à l’époque dans notre communauté. Cet homme était très infidèle, prenait beaucoup de risques, en pratiquant notamment le chemsex (3). Il me les a fait prendre. C’est avec lui que j’ai attrapé le Sida. »
Sans dieu ni père, Mohamed, naturalisé Ludovic, monte alors à Paris. Il se réfugie dans le travail et multiplie les doctorats. « J’ai travaillé dix fois plus que les autres mais j’étais toujours la cinquième roue du carrosse. Un soir, alors que je quittais l’École normale supérieure, j’ai reçu un appel de ma mère : “Cela a trop duré. Tu es tombé de la barque à un moment et je n’ai pas réussi à te récupérer” » :
« J’étais considéré comme un malade mental. »

À 30 ans, Ludovic trouve un équilibre. « Il m’a fallu sept ans pour comprendre que je n’étais pas anormal. » En paix avec lui-même, il trouve l’amour avec un sud-africain et se marie devant sa famille et ses amis. Il renoue alors avec ses origines et reprend une pratique spirituelle. Un an auparavant, il créait l’association Homosexuels musulmans de France pour accueillir toutes les personnes qui, comme lui, ont été victimes de discriminations. Et pas seulement des croyants. « Il n’y avait que 10 % de pratiquants dans l’association quand nous l’avons créée. Beaucoup nous ont rejoints par la suite, attirés par notre islam des Lumières. » Un succès qui préfigura celui de la mosquée inclusive en 2012.
Inspiré d’un mouvement venu d’Amérique du Nord, Ludovic trouve un premier refuge auprès d’un ami bouddhiste, Federico Dainin Jôkô, aux portes de la capitale, avant d’ouvrir un local dans le quartier de la Goutte d’Or, à Paris. En restant flou sur son adresse, par peur de possibles violences. « Nous ne nous attendions pas à un tel retentissement, y compris de l’autre côté de la Méditerranée. » Cette soudaine notoriété se transforme en passe-droit auprès des plus grandes institutions sunnites. Il devient ainsi le premier imam gay à débattre au sein de la prestigieuse université al-Azhar, en Égypte. Une réussite d’autant plus grande dans un pays alors sous la coupe des Frères musulmans.
Vivre caché pour être heureux
La réalité reste toutefois contrastée. Quand on appelle l’association Homosexuels musulmans de France, il est difficile d’avoir quelqu’un à l’autre bout du fil. Et pour cause, quand on rédige un mail, on reçoit automatiquement le message suivant : « IMPORTANT : Notez qu’il n’y a plus de mosquée inclusive à Paris. » L’associatif se joue dans l’ombre.

Et si tout le monde sait où se trouvent les associations LGBT catholique David et Jonathan et juive Beit Haverim, les pratiquants homosexuels n’en demeurent pas moins parfois contraints de mener une double vie hors des institutions. « Un jeune catholique qui juge son orientation sexuelle en contradiction avec sa religion n’ira pas chercher du soutien auprès d’un prêtre gay. Pourquoi le ferait-il s’il le pense lui-même dans le péché ? », s’interroge Jacques Mérienne.
Rainbow kippa sur la tête à la synagogue, au fond de sa poche une fois dans la rue, Alain Beit conseille aux adolescents qui viennent le voir de ne pas révéler leur homosexualité à leurs parents. « Sois heureux et vis caché. Ne te mets pas en danger. Quand tu pourras subvenir à tes moyens, tu pourras t’assumer », explique Alain Beit :
« Être juif et homo n’est pas une contradiction. »

Dans le quartier du Marais, à Paris, la communauté de Saint-Merry a fait de la pastorale de l’accueil des différences, son fer de lance. Comme David et Jonathan, elle accepte quiconque quel que soit sa couleur, son origine, son orientation liturgique ou sexuelle.
Daniel Duigou, curé de la paroisse [jusqu’en 2018], est l’un de ses hérauts. « On peut être chrétien et homosexuel ! s’exclame-t-il. Quand j’ai rencontré le pape, il m’a tout de suite demandé : “Qu’est-ce que vous dites aux divorcés remariés ?” J’ai répondu : “Un, je les écoute. Deux, je les bénis ainsi que les couples homosexuels.” En entendant ces mots, il s’est relevé et m’a dit : “Oui, Dieu pense du bien des hommes. Dieu pense du bien de tous les hommes. »


Queer & Halal à la pride de Londres en 2013 / Crédits : jpg.me

Une histoire d’interprétations
Comme un symbole, Daniel Duigou intègre aujourd’hui les couples homosexuels à la préparation religieuse au mariage des couples hétérosexuels. « C’est une tradition ancrée. Dans les premiers siècles de son histoire, l’Église bénissait déjà des homosexuels. »
Une manière de renouer avec les premières écritures ? Que penser alors du passage de Sodome et Gomorrhe ? « Les personnes qui rejettent l’homosexualité citent souvent cet extrait. Or, ce qui est condamné, c’est le fait de forcer son partenaire à avoir une relation sexuelle », indique Daniel Duigou. « Et puis, rappelle Henri Michel, Eve est née de la côte d’Adam. Cela signifie que le premier homme était une créature hermaphrodite. Le croyant peut retrouver en lui-même cette voie androgyne, l’homme et la femme qu’il est, par le biais de son homosexualité. » Pas de contradiction donc selon la Bible.

« Dieu ne condamne jamais l’homosexualité dans le Coran », martèle aussi l’imam Ludovic. « Un verset rapporte même que le Prophète était un jour avec un homme dans la rue lorsqu’un troisième vint à passer. Le premier homme dit au Prophète : “J’aime cet homme“ et le Prophète lui demanda s’il lui avait fait part de ses sentiments. Il lui répondit que non et le Prophète lui intima de le faire, raconte Ludovic Zahed. Le Prophète aurait-il encouragé un homme à déclarer sa flamme à un autre s’il était le leader misogyne et homophobe que décrivent nombre de musulmans dogmatiques ? » Rien n’est moins sûr.
Ludovic l’avoue lui-même. En Algérie, un de ses oncles continue de lui envoyer des menaces de mort du fait de son homosexualité. « Il ne connaît que l’islam des Frères musulmans. » Et cette violence ne se limite pas à la famille. Sur Internet, les salafistes ont émis une fatwa pour punir Ludovic « par le glaive ». D’autres, comme le prêtre Jacques Mérienne et le président de l’association Beit Haverim, font l’objet d’insultes homophobes. « C’est terrible d’utiliser Jésus pour condamner l’autre, déplore Daniel Duigou. Ces gens oublient que la Bible n’est qu’une interprétation d’une interprétation. »
Alors au diable les préjugés ! « On ne choisit pas qui on est, rappelle Jacques Mérienne. Ce qu’on est n’est pas une faute. » Une réalité qu’ont fini par admettre les parents de Ludovic. L’imam doit toutefois faire face aux nouvelles inquiétudes de sa mère. « J’ai divorcé il y a trois ans. Depuis, ma mère s’inquiète de mon célibat, car réussir sa vie intime, c’est se marier et avoir des enfants. » Après tout, on n’est jamais trop parfait pour ses parents.
Article en partenariat avec le CFPJ.
En une image d’illustration : crédit Danny Hammontree
(1) Rav : rabbin en hébreu
(2) Nom changé à la demande de l’interviewé

* Prêtre, il accueille les personnes homosexuelles

Christophe Vairon est prêtre, accompagnateur spirituel à l’association DUEC, Devenir Un En Christ.

L’église condamne le passage à l’acte homosexuel comme un péché. Mais qu’est-ce qu’un péché ?

En conscience éclairée, le prêtre s’interroge : « si c’est de l’amour, est-ce étranger à Dieu » ?

Comment vit-il sa position vis à vis de l’institution ? Que lui apporte cette mission ?

Réalisateur : Christelle PLOQUIN
Co auteurs : Christelle PLOQUIN
Durée : 4:04
Année de production : 2012
Émission : Le Jour du Seigneur

* Le pape François s’inquiète de la « mode homosexuelle »

03 décembre 2018 Journal Ouest France

Encore une déclaration de François qui ne va pas passer inaperçue. Dans un livre d’entretien intitulé « La force de la vocation », le pape redoute que « la mode de l’homosexualité affecte la vie de l’Église ».

« L’homosexualité dans le clergé ? c’est une question très sérieuse qui me préoccupe. »
Ce n’est pas la première fois que le pape aborde la question de l’homosexualité. Dans un long entretien avec le prêtre espagnol Fernando Prado, qui doit être publié en plusieurs langues, cette semaine, sous le titre « La force de la vocation », François se penche plus précisément sur l’homosexualité des clercs.

« Lobby gay »
En juin 2013, il avait reconnu l’existence d’un « lobby gay » à la Curie, c’est-à-dire au sein même de son « gouvernement ».
Il s’en inquiète à nouveau. « Dans nos sociétés, il semble même que l’homosexualité soit à la mode et cette mentalité, d’une certaine manière, affecte également la vie de l’Église. »
Il rappelle, en conséquence, la règle édictée par son prédécesseur Benoît XVI, en novembre 2005 : les hommes animés par des tendances homosexuelles ne doivent pas être ordonnés prêtres.
Dans la Ratio Fundamentalis publiée le 8 décembre 2016, par la Congrégation du Clergé, on lit : « Si un candidat pratique l’homosexualité ou présente des tendances homosexuelles profondément enracinées, son directeur spirituel ainsi que son confesseur ont le devoir de le dissuader, en conscience, d’avancer vers l’ordination ».

Pas de double vie
Le pape François le redit : « Dans la vie consacrée et la prêtrise, il n’y a pas de place pour ce type d’affection. C’est pourquoi l’Église recommande que les personnes ayant ce type de tendance profondément ancrée ne soient pas acceptées dans le ministère ou la vie religieuse. »
Quant aux homosexuels qui sont déjà prêtres, religieux ou religieuses, ils « doivent être incités à vivre intégralement le célibat, et surtout à être parfaitement responsables, en cherchant à ne jamais créer de scandale dans leur communauté ou parmi les fidèles en vivant une double vie », ajoute le pape.
« Il vaut mieux qu’ils abandonnent le ministère ou la vie consacrée plutôt que de vivre une double vie », insiste-t-il.

Commentaire
François a-t-il changé d’avis sur l’homosexualité ? « Si une personne est gay et cherche le Seigneur avec bonne volonté, qui suis-je pour la juger ? », avait-il répondu à une journaliste, dans l’avion qui le ramenait des JMJ de Rio, en 2013.
Un message fraternel en direction des personnes homosexuelles qui semble contredit par ces dernières déclarations. En apparence seulement.
Parce que les derniers propos du pape concernent les clercs et, plus spécialement, ceux qui mènent une double vie. Dont certains sont peut-être à sa porte. L’été dernier, l’archevêque Carlo maria Vigano avait provoqué une polémique en affirmant qu’il existait un « réseau homosexuel » au Vatican dont les membres se protégeaient les uns les autres.
Un réseau, s’il existe réellement, dont le pape François a toutes les raisons de se méfier.
Pour autant, l’emploi du mot « mode » appliqué à l’ensemble de la société est plus que malheureux. L’homosexualité existe depuis toujours, sur tous les continents et dans tous les milieux. Cette préférence sexuelle n’est jamais un choix, et encore moins une quelconque « mode ». Faut-il rappeler la souffrance des jeunes qui se découvrent homosexuels et le sort terrible qui est réservé aux gays dans de nombreux pays ?
En réalité, le pape ne peut ignorer qu’il ne s’agit pas d’une mode. Mais il craint, à juste titre, que les pratiques homosexuelles au sein du clergé ne débouchent sur un nouveau scandale.
L’Église catholique est confrontée à une crise sans précédent avec les révélations en cascade sur les crimes pédophiles. Elle voit poindre également un autre problème : les enfants de prêtres qui témoignent de l’injustice que leur fait subir l’institution.

François veut-il, cette fois, prendre les devants tout en se protégeant de ceux qui, à la Curie, entravent sa volonté de réformer ?
Une chose est sûre, il existe, au sein du clergé, des prêtres homosexuels. Il est même très probable que la proportion de gays soit plus élevée parmi les clercs que dans la société civile. La prêtrise ayant constitué une forme de « refuge » pour les personnes homosexuelles qui, autrefois, n’étaient pas interrogées sur leur sexualité lors de leurs études au séminaire.
Pour autant, en quoi une préférence sexuelle, à laquelle personne n’est réductible, serait incompatible avec la prêtrise ? L’institution ne répond pas sur le fond. Et, du coup, elle prend le risque de se couper encore un peu plus des « périphéries » qu’elle prétend rejoindre.

Article trouvé sur le site de Ouest France, non signé, suivi de nombreux commentaires, avec des échanges intéressants.

Dom.

* AUJOURD’HUI 5 NOVEMBRE 2018

Le groupe « pêcheurs d’hommes » de David et Jonathan s’est retrouvé aujourd’hui. Nous étions 14. Le groupe se renouvelle, et l’écoute de l’actualité de chacun est toujours riche. Des évènements heureux, d’autres moins heureux. La vie partagée en couple pour certains, la séparation pour d’autres. Les difficultés professionnelles pour certains, les tâches du ministère pour d’autres. Je retiens également combien l’actualité de l’Eglise face aux victimes d’abus sexuels interpelle, attriste, révolte, scandalise, fragilise, désespère, les uns, les autres.

Je relis alors ce soir ce texte trouvé dans le journal La Croix du 30 octobre dernier de M. Tugdual Derville, « Ne tuons pas la tendresse » : « […] Que faire du poids de ces abus révélés ? Que chacun se reconnaisse « capable du pire » et peut-être chanceux de ne pas l’avoir commis. Qui peut se dire indemne de toute profanation de son propre corps, temple de l’Esprit ? Et toujours respectueux du corps d’autrui ? La meurtrissure que les victimes endurent, tout au long de leur vie, atteste la sacralité de la sexualité, tellement galvaudée. Le grave péché de quelques-uns, tous en portent les éclaboussures, Jésus étant seul innocent et chaste, ainsi que sa mère.

Les victimes d’abord ont besoin de compassion, de justice et de prière. Les abuseurs aussi. Toute misère appelle la miséricorde. Limite absolue fixée au mal, elle doit s’exercer ici-bas dans la justice pour les criminels. Sur le plan ecclésial, des rituels de pénitence durable aideraient les victimes à se sentir respectées. Mais laisser croire que certains péchés interdisent la miséricorde serait céder au Diable. La portée du « Pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font » reste universelle.

J’ai entendu un homme murmurer après une homélie sur la pédophilie : « J’ai honte d’être chrétien! ». Je reconnais que j’ai parfois ressenti à propos de ma chère Eglise le genre de honte terrible qu’on éprouverait devant les débauches de sa propre mère. Puis j’ai regardé mon âme et suis mentalement sorti du cercle des « lapideurs ».

[…] Et le texte se poursuit et aborde un autre point central du scandale, la question du pouvoir. Et qui rejoint le sujet du cléricalisme, abordé par le pape François dans sa « lettre au peuple de Dieu », comme « appétit de domination et de possession à l’origine de ces maux ».

« Le pouvoir spirituel est un poison qui peut se cristalliser en emprise sexuelle » écrit M. Tugdual Derville. « Finalement, termine-t-il,            cet épouvantable scandale, en nous secouant tous, nous incite à nous enraciner plus humblement dans le Christ, et à nous rapprocher des petits et des pauvres.

Dom.

* De la part de JACQUES F.

Lettre de Jacques F. au C.A. du 21-22 octobre 2017 : 

 » Je voulais vous dire merci pour tout ce que j’ai pu partager avec vous et tout ce que vous m’avez appris. Je me limiterai à ce que vous m’avez permis de découvrir dans ma foi.

Le Jésus qu’on m’a proposé durant mon séminaire se disait en concepts abstraits, dogmes et dévotions. Avec vous, j’ai rencontré un homme avec toutes ses contradictions, ses hésitations, ses progrès dans la compréhension du monde où il vivait et sa fidélité à la vie.

Né d’une femme, il a dû apprendre les règles de la vie en société. Il a connu les troubles de l’adolescence, il a dû apprendre un métier, choisir de ne pas se marier. Comme d’autres, il devait avoir des érections au réveil et chercher au jour le jour ce à quoi il était appelé. Un homme de chair et d’os, quoi !

Il a connu le désert, le maquis de l’époque, vrai chaudron de révoltes et de violences. On y trouvait des gens pieux, des illuminés, des zélotes de la loi, des sicaires partisans du coup de force, des gens faillis, des bandits de grand chemin. Parmi eux, il choisira ses apôtres. Tous avaient dû fuir les prédateurs romains. Il a vu un troupeau qui n’avait pas de berger et très vite, il est reconnu comme leader potentiel. On parle de lui comme « fils de Dieu, messie » qui sont les termes qui désignaient Saül, premier roi des Juifs.

Mais il ne veut pas être roi ni prendre la tête de la révolte contre les Romains. Pourtant, il parle constamment de Royaume mais ce Royaume ne ressemble en rien à celui qu’on lui propose. Ce Royaume sera non violent, fruit d’une conversion du regard, basé sur la fraternité. On retrouve ce difficile cheminement dans la tentation au désert.
La qualité de son regard me frappe. Au-delà des apparences, il voit ce que chacun porte en lui comme possibilités de reconstruction et de prise en main de son destin. Sauf chez Jean (mais est-ce Jésus ou Jean qui parle ?) Jésus ne fait pas de discours théologique dans les évangiles. Il part toujours d’un fait concret ou de la rencontre d’une personne et de ses aspirations. Il révèle à celle-ci le regard de tendresse que celui qu’il appelle son Père porte sur elle. C’est dans sa prière que son Père lui a donné de partager la tendresse que lui-même porte à ses créatures.

Il a vu la misère des petites gens de Palestine, opprimés par le prédateur romain et victimes du mépris des riches et des prêtres. Il est ému jusqu’aux tripes de voir leur écrasement. Au-delà des pauvres apparences, il voit des personnes riches de potentialités enfouies au plus profond d’elles-mêmes. Il leur révèle ces possibilités et leur donne la force de sortir par elles-mêmes de leur écrasement. Il résume cela d’un mot : « Ta foi t’a sauvé. » Foi dans la vie comme don de Dieu. Le regard de Jésus mérite d’être sans cesse approfondi.

Plus étonnante encore est sa relation avec les femmes. Celles qui le suivent ont un nom. Elles ne sont pas « femme de…, fille de…, épouse de… » comme c’était la coutume. Elles sont autonomes et disposent de leurs biens. Elles peuvent prendre la parole et certaines vont nu-tête à la mode des hétaïres grecques. Nous sommes loin de la femme soumise, muette et voilée du modèle sémite de l’époque. Elles sont considérées comme pécheresses, non pour leur vie privée mais parce qu’elles ne respectent pas le modèle imposé. Certes, plusieurs ont eu un passé agité et Jésus les en a délivrées. Encore plus étonnante l’hétaïre qui vient au repas chez Simon. Sans qu’elle n’ait dit un mot, Jésus se laisse tripoter par cette courtisane au grand dam du pieux maître de maison qui regarde goguenard. Et Jésus donne sa foi comme modèle et réprimande son hôte. Nous sommes loin du regard puritain et pudibond que les clercs nous proposent depuis des siècles.

Avec Paul, je peux dire qu’il n’a pas retenu sa filiation divine et qu’il s’est fait obéissant jusqu’à la mort et une mort infamante sur une croix. Il a obéi aux exigences de sa conscience et aux appels que les événements lui adressaient. C’est ainsi que Dieu parle à chacun de nous. Jésus a payé de sa vie cette liberté et cette fidélité. C’est pourquoi, en le ressuscitant, Dieu lui a donné un nom au-dessus de tout nom. Je peux célébrer les merveilles que je vois chaque fois qu’un frère ou une sœur vient à la vie car c’est l’œuvre de son Esprit.

Jésus est amoureux de cette beauté de la Création que la folie des hommes met chaque jour en péril. Jésus n’est pas obsédé par le péché. Il le voit chaque jour et constate les ravages qu’il entraine. Il apporte son soutien à ceux qui en sont victimes et les rend à la vie. Il les crée à nouveau.
Voilà le Jésus à qui j’ai donné ma foi. C’est lui qui donne sens à mes rencontres quotidiennes. Il m’a fallu toute une vie pour le formuler de façon à peu près claire. Cet éclairage m’a été donné, entre autres, par l’accueil que j’ai pu faire avec vous de ceux qui n’arrivent pas à faire l’unité entre leur désir affectif et leur foi mais aussi par les tensions que j’ai pu vivre avec vous en 45 ans d’amitié. DJ doit approfondir ce regard que Jésus nous propose et garder son engagement au service de ceux qui sont écrasés par les multiples dénis d’humanité.

Cette recherche en vaut la peine et je veux encore vous remercier de m’avoir aidé dans ce parcours. Vous m’avez permis de retrouver mon humanité et de lui donner du sens. 

Que DJ continue à porter cette lumière ! »

* PAQUES 2017

Pâques 2017

 

Printemps

« A Pâques… la nature reprend ses droits. Nous guettons tous en avril le signal de sa renaissance ; la blancheur des premiers crocus, la fraîcheur des primevères, le jaune tendre des jonquilles. Symboles de fertilité, les œufs que nous cachons au jardin s’offrent depuis l’Antiquité. L’adhésion à la vie qui renaît, le besoin de la célébrer, de renouer avec la lumière est commune à tous les hommes. Elle se double pour les chrétiens d’une promesse spirituelle. »

(Catherine Lalanne. Pèlerin 13 avril 2017)

Lumière pascale

 « Dans les hommages rendus aux victimes du terrorisme il y a toujours le moment du dépôt des lumières parmi les fleurs répandues au sol. De Paris à Nice, de Saint-Pétersbourg à Stockholm, de Berlin à Istanbul, de Londres à Alexandrie, ces loupiotes tremblotantes dans leurs petits godets rouges ou blancs sèment et répètent la faiblesse forte de l’espérance, en dépit de tout. »

(Bruno Frappat. La Croix 15,16,17 avril 2017)

 

A Pâques, la vie nous appelle

 « Non par magie. Non par oubli du deuil. Non parce que nous tournerions la page de la souffrance, des doutes, des questions. Mais parce que la vie a persévéré, discrète, à travers un tombeau vide, au cœur de la nuit, puissante. Rien ne l’arrêtera désormais. Elle courra devant chacun de nous pour nous entraîner et nous arracher à la fascination du malheur. En ce premier jour, oui, le Christ est relevé d’entre les morts. Mais à travers Marie la Madeleine, Pierre et le disciple bien-aimé, c’est vous et moi qui sommes redressés. Avec la marque de nos histoires, de nos mémoires heureuses et douloureuses. Du sein de nos corps fatigués et de nos vies si souvent enténébrées. Oui, aujourd’hui, nous sommes déjà ressuscités. Aujourd’hui, nous sommes réveillés des torpeurs qui tirent vers le fond et veulent nous retenir dans leurs liens mortifères. Aujourd’hui, la Vie de l ‘Ami indéfectible nous appelle, comme jamais. Allons. Partons d’ici. »

(Véronique Margron. La Vie 13 avril 2017)

 

Pâques, le mal et l’espérance

 « Au matin de Pâques, les chrétiens vont professer qu’au–delà de la croix, au-delà de l’innocence suppliciée, le bien et l ‘amour ne meurent pas. C’est un acte de foi et d’espérance. Mais ce n’est ni un refuge ni une illusion ; ils ont la mission d’en être les témoins, c’est-à-dire de commencer à leur porte et à leur mesure à rendre le bien pour le mal. »

(Christine Pedotti. Témoignage Chrétien 13 avril 2017)

La fraternité d’abord

 « A quelques jours de Pâques, nous affirmons que la confiance a le pouvoir de traverser toutes les peurs et qu’elle nous est confiée pour que nous la fassions grandir. Plutôt que de laisser le dégoût, la colère , les peurs nous enfermer dans le ressentiment, ayons le courage de la fraternité d’abord, et la ténacité de faire et de refaire société ensemble. »

(Laurent Schlumberger. Témoignage Chrétien 13 avril 2017)

Jacques C., pêcheur d’hommes, 15 avril 2017

* Michèle JEUNET « Masculin-Féminin. Où en sommes-nous ? »

Michèle JEUNET,

Recension de son livre :

« Masculin-Féminin. Où en sommes-nous ? »

Décryptage d’une encyclique

A l’heure où « des laïcs et des prêtres multiplient camps et stages pour aider les hommes à se réconcilier avec leur masculinité, jugeant que la société et l’Eglise sont dominées par des valeurs féminines » (Journal Le Monde, 27 décembre 2016)[1], le livre de Michèle Jeunet est le bienvenu afin d’y voir plus clair sur les enjeux actuels du masculin et du féminin au sein même de l’Eglise catholique et plus largement.

L’auteure, religieuse et titulaire d’une maitrise en théologie, est une spécialiste du discernement et de l’accompagnement spirituel. Depuis plusieurs années, elle est également présente sur les réseaux sociaux à travers un blog « Au bonheur de Dieu »[2] dans lequel elle ose une parole personnelle conjuguant féminisme et foi pour que celle-ci soit « pensée et dite autrement afin d’être crédible aujourd’hui » pour reprendre ses mots.

A travers le décryptage d’une lettre apostolique du pape Jean Paul II portant sur la dignité et la vocation de la femme (Mulieris dignitatem, 15 aout 1988), Michèle Jeunet montre comment une rupture partielle est intervenue dans le discours théologique et ecclésial qui jusqu’à présent justifiait la place infériorisée des femmes. Elle écrit : « Ces questions dépassent largement la sphère chrétienne et religieuse, mais une certaine manière de traduire et d’interpréter les textes bibliques a légitimé une situation de fait, ceci avec d’autant plus de force qu’elle se réclamait de l’autorité même de Dieu. De ce point de vue, mon livre se veut une contribution à un travail de mémoire, en vue de continuer à se libérer de pratiques discriminantes » (page 13).

 

Si la démarche de l’auteure est militante, le contenu de l’ouvrage propose une étude sérieuse, approfondie et rigoureuse. Elle montre en effet la distance prise par Jean Paul II avec le discours classique en présentant l’homme et la femme comme image de Dieu en lien tant avec la théologie du Concile Vatican II dans Gaudium et spes  qu’avec une philosophie de la personne[3]. Mais Michèle Jeunet dénonce aussi avec insistance le fait que « cette lettre encyclique justifie la posture féminine qui met symboliquement les femmes uniquement du coté de l’Eglise, en position de réception et non d’initiative » (page 49). Le problème central est ici clairement posé et possède une multitude de conséquences graves pour les femmes. Nous en retiendrons trois :

1 – Comment sortir des représentations hiérarchisées entre Adam et Eve ?

Michèle Jeunet montre que « les liens Eve/Marie et Adam/Christ tels que le pense Mulieris dignitatem sont dangereux pour les femmes. Car ils rétablissent une hiérarchie : le féminin serait tout entier du coté du créé, de l’humain ; le masculin par son union au Verbe serait seul à être uni à Dieu. » (page 60). Pour l’auteure, la rédaction d’un document similaire à l’adresse des hommes qui pourrait s’intituler Viri dignitatem (page 63) ne réglerait pas l’impasse de ces représentations hiérarchisées entre hommes et femmes. Ce qui apparait plus constructif est le travail de plusieurs théologiens qui ont mis en évidence de nouvelles approches : celle d’André Wénin pour qui le drame d’Adam, autant femme que homme, est de se prendre pour l’origine d’Eve (page 74) ; celle de Lytta Basset pour qui l’apparition de la figure d’Adam intervient dans un monde déjà marqué par le mal (page 82) ; ou encore l’option de Juan Luis Segundo pour qui l’Incarnation ne met pas un terme à la recherche de l’homme et pose cette question : « comment la plus haute auto-communication de Dieu qu’est le Christ nous ferait cesser de penser, nous ferait abandonner notre aventure créatrice en quête de vérité ? » (page 101). Des pages passionnantes qui invitent à aller plus loin dans la connaissance de ces auteurs.

2 – Une communauté d’hommes et de femmes à l’image de la Trinité

Michèle Jeunet ouvre une autre perspective pour penser la relation homme/femme non à partir  d’une vision de « Dieu comme un souverain au trait masculin car, si on le pense ainsi, nous avons une monarchie divine au ciel qui fonde la souveraineté terrestre de tout pouvoir d’un seul sur l’autre » (page 120) mais à partir de la Trinité des personnes divines « car c’est en tant que père de Jésus crucifié et ressuscité qu’il est tout puissant et qu’il s’expose ainsi à l’expérience de la souffrance, de la douleur, de l’impuissance et de la mort » (page 125). Cette conception n’est pas sans rappeler le travail de Bruno Forte[4] ou celui de Piero Coda[5]. Michèle Jeunet tire les conséquences directes de cette conception trinitaire en se référant au théologien protestant Jürgen Moltmann[6] : « Une théologie politique qui se veut chrétienne doit donc critiquer le monothéisme politique en refusant une unité entre religion et politique mais aussi en recherchant des options politiques qui correspondent aux convictions de la foi chrétienne et qui ne la contredisent pas. Donc un non à la monarchie d’un souverain, non à un maître du monde, non à un père tout puissant patriarcal qui se définirait par le pouvoir de disposition sur ce qui lui appartiendrait. Et un oui à la communauté des hommes sans privilèges ni servitudes, communauté où les personnes sont définies par leur relation les unes avec les autres et leur importance les unes pour les autres, définies par la personnalité et par des relations personnelles » (page 126). Une profession de foi et un engagement que nous ne pouvions pas laisser sous silence !

3 – Vers l’idée que l’humain se dérobe à toute définition

C’est sans doute en ce domaine que Michèle Jeunet est la plus innovante et ouvre une perspective qui intègre le regard que l’être humain pose sur lui-même depuis la découverte de Freud. Tout commence ici par une revendication légitime : « Peut-on et doit-on dire « Elle est Dieu » comme nous disons « Il est Dieu » ? Peut-on dire autrement « Au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit » ? » (page 131) Dans un contexte bien différent, c’était déjà la quête d’Augustin d’Hippone au début du christianisme afin de pouvoir rendre compte à ses contemporains de la nouveauté de la révélation trinitaire[7]. Au XXI° siècle, l’auteure écrit : « L’homme est à l’image de celui qui n’a pas d’image, de celui qui ne peut être représenté, de celui qui ne peut être défini. Cela voudrait-il dire que, de même qu’on ne définit pas Dieu, car l’enclore dans une définition ne peut produire qu’une idole, de même, on ne peut définir l’humain car l’enclore dans une définition ne peut que le défigurer, en faire aussi une idole au sens d’une fausse image de lui. Dieu se dérobe à toute définition, l’humain également » (page 134). Ce n’est pas là le constat d’un échec mais au contraire la voie ouverte à une nouvelle conception plus ouverte, plus libre, plus créatrice de la relation : « Cette relation différenciée est sans représentation. On ne peut l’enclore, mettre la main dessus, elle se dérobe à toute définition. Et comme elle est humaine, elle est dans une histoire, une tâche à réaliser » (page 136).

Attention cependant de ne pas aller trop vite en besogne en sautant allègrement certaines étapes car la dimension de la relation – si l’image n’est « pas une représentation mais une fonction » (page 134) pour reprendre l’expression de Michèle Jeunet – ne vise pas d’abord le rapport homme/femme mais l’image que chaque être humain entretient avec lui-même. Ainsi la conception de « la femme éternelle » (page 65) est un leurre, une idéalisation, une représentation qui évite de rejoindre chaque femme dans son identité, dans sa subjectivité. C’était le sens de l’expression de Jacques Lacan « la femme n’existe pas » ou de Jean Allouch lorsqu’il écrit « une femme sans au-delà »[8], une invitation à interroger  sérieusement nos certitudes et croyances.

A Brive-la-Gaillarde,

le 5 avril 2017

Emmanuel Pic, membre du groupe

[1] L’analyse du philosophe Yvon QUINIOU sur cette réalité est intéressante :  https://blogs.mediapart.fr/yvon-quiniou/blog/291216/lahurissante-apologie-catholique-de-la-virilite-masculine

[2] http://aubonheurdedieu-soeurmichele.over-blog.com

[3] Jean Paul II était un grand lecteur d’Emmanuel Mounier, philosophe personnaliste et fondateur de la revue Esprit qui écrivit l’article fameux « La femme aussi est une personne » (Revue Esprit, n°45, juin 1936).

[4] Bruno FORTE, La Trinité comme histoire, Editions Nouvelle Cité, Paris, 1995, 269 pages.

[5] Piero CODA, « De la théologie qui naît du charisme de l’unité », dans Voyage trinitaire, Editions Nouvelle Cité, Paris, 1996, pages 45-46.

[6] Jürgen MOLTMANN, Trinité et Royaume de Dieu, Cerf, 1984, Collection Cogitatio fidei 123, page 249.

[7] Au sujet des relations inter-personnelles, saint Augustin retient l’image des rapports entre l’aimant, l’aimé et l’amour : « Il y a donc là trois choses : le sujet de l’amour, l’objet de l’amour et l’amour. Il nous reste à monter encore et à retrouver tout cela dans un ordre plus élevé, autant que cela est donné à l’homme » (De la Trinité, VIII, 10, 14).

[8] Jean ALLOUCH, Une femme sans au-delà, L’ingérence divine III, Editions Epel, Paris, 2014, 264 pages.

* Un monastère en psychanalyse

Recension de l’ouvrage en langue espagnole de

Juan Alberto LITMANOVICH

Un monasterio en psicoanálisis

(Paradiso editores, Mexico, 2015, 403 pages).

Ce livre n’est pas encore traduit en français mais souhaitons qu’il le soit sans tarder car il ne propose pas moins qu’une étude historique du travail psychanalytique mené à l’intérieur du monastère bénédictin de Cuernavaca au Mexique de 1961 à 1967.

Pour les initiés, cette expérience revêt un caractère spécial tant elle fut l’objet de prises de positions variées dans le débat décisif – et toujours actuel – entre l’Eglise catholique et les instances psychanalytiques .

L’auteur, psychanalyste et docteur en histoire, s’approprie les documents de l’époque et révèle en particulier les archives de Frida Zmud que sa fille lui a remises. Frida Zmud fut, avec Mauricio Gonzales de la Garza et Gustavo Quevedo, l’une des trois psychanalystes qui sont intervenus à l’intérieur de ce monastère bénédictin à la demande du père abbé belge Grégoire Lemercier. Celui-ci souhaitait qu’un moine le devienne « vraiment, et non pour des raisons pathologiques. Il désirait que les vocations soient authentiques et sans illusions névrotiques » (page 104). J’ai eu du mal à entrer dans cette lecture – et pas uniquement à cause de mes connaissances limitées en espagnol ! – jusqu’au moment où j’ai compris la « méthodologie » de l’auteur (qu’il explique très bien par ailleurs) qui consiste pour l’historien ou le sociologue à se situer comme sujet face à l’objet d’étude. A partir de là, j’ai vraiment savouré cette subjectivité en acte et les différentes tentatives pour décrire ces moines dans leurs différents contextes. Il peut y avoir un effet répétitif car les mêmes informations apparaissent plusieurs fois au fil de l’ouvrage mais elles sont perçues et traitées sous un angle différent à chaque fois (le père abbé, les groupes de travail, la presse, les psychanalystes, le Vatican, etc.). Dans une premier temps le père abbé avait fait appel à Mauricio Gonzales de la Garza. Dans un de ses livres El Padre Prior, celui-ci raconte une partie de l’expérience vécue au sein du monastère ainsi que les thèmes majeurs qui préoccupaient Grégoire Lemercier : « Le questionnement autour de ce qu’est la véritable vocation, ses inquiétudes au sujet de la sexualité, la science et la religion » (page 119). Cependant la place que tient Gonzalez de la Garza dans l’histoire du monastère est minime. « Elle ne mérite que quelques paragraphes qui s’inscrivent dans la période de crise de celui-ci » (page 120). Mais la période la plus dense – et sans doute la plus intéressante – fut celle pendant laquelle Gustavo Quevedo et Frida Zmud ont mis en place des groupes d’analyse composés soit de moines, soit  de profès temporaires et de novices. C’est un changement important qui vient bousculer la tradition monastique et qui n’est pas sans conséquence pour ces religieux : « Cette variante de la routine – écrit Frida Zmud – se transforme très rapidement en quelque chose d’angoissant, tout à la fois désirée et redoutée : la relation à la femme, le mélange postulants et novices, la rupture du voeu de silence et spécialement le conflit de loyauté entre le prieur – père spirituel – et la thérapeute, constituent par principe, une série d’obstacles qu’ils doivent vaincre. » (page 322).


Pour s’en convaincre il suffit de lire les pages consacrées sur le sujet dans l’ouvrage d’Agnès DESMAZIERES, L’inconscient au Paradis, Comment les catholiques ont reçu la psychanalyse (1920-1965), Editions Payot, 2011, pages 228-231.

Dans un Congrès en Bavière en 1971, elle distingue 5 séquences pour décrire la « dynamique du traitement » : « 1) Les angoisses de persécution, la division schizo-paranoïde, le cloître-monastère comme cloître-maternel. 2) L’aggravation de la régression, la dissimulation de fantasmes érotiques destructeurs. 3) L’identification à l’objet idéal protecteur, la régression, suivie de la crise psychotique, la négation de la réalité interne et la conservation des objets internes idéaux. 4) L’apparition de « tendances réparatrices et la considération pour les objets ; avec elles s’ajoutent les mécanismes de sublimations et de créations ». 5) La possibilité de se réaliser comme homme, comme personne. La liberté de choisir son futur, son destin » (pages 322 et 323).

Le travail de Juan Alberto Litmanovich éclaire le rapport mystique/psychanalyse grâce à son regard d’historien, en particulier lorsqu’il s’intéresse à la crise personnelle qu’a traversé le père abbé. C’est ce phénomène singulier survenu le 4 octobre 1960 qui le conduit à entreprendre un travail personnel d’analyse auprès de Gustavo Quevedo : « Il s’agit bien d’une expérience que l’on peut qualifier de mystique, mais une mystique du XX° siècle. Ainsi comme le relate Michel de Certeau, au XVI° et XVII° siècle, les pratiques mystiques ont un espace, un lieu : le désert. Dans la modernité, un prieur se rend chez le psychanalyste (…) Lemercier possède une certaine conscience des différences entre mystique et folie, ou pour le moins une attention certaine. Aussi ce carrefour que traverse Lemercier permet la confluence des différents discours qui ont parcouru le monastère » (pages 131-132). L’expérience hallucinatoire de Grégoire Lemercier a permis de percevoir et de questionner la relation entre expérience spirituelle et trouble psychologique. La frontière entre les deux domaines semble poreuse voire contagieuse puisqu’elle atteint même les rédacteurs des documents officiels du Vatican. En effet si le Saint Office en 1961 décide de ne pas attaquer la personne du père abbé mais l’usage de la psychanalyse, il n’en demeure pas moins que, par deux fois, un lapsus scripturaire exprime clairement les peurs de l’Eglise concernant Lemercier dont le nom de famille est remplacé par celui de Lesorcier ! (page 113)

Dans ce travail psychanalytique, les participants du groupe parlent de plus en plus librement de leurs attitudes à l’intérieur et à l’extérieur du monastère en lien avec leur propre enfance. Ils évoquent leurs rêves dans lesquels surgissent certaines représentations de la sexualité (hétérosexuelle ou homosexuelle). Pour certains, les femmes se répartissent entre les pures (mères) et les putes (les autres). Tous expriment la difficulté d’envisager une relation de couple ou même d’avoir un/une partenaire autrement que d’une manière asexuée (liens fraternels ou amicaux). Ainsi face à l’impossibilité d’accéder à une sexualité active (perçue comme sale ou inconvenante) apparaît la thématique de la masturbation (pages 213 et 214). Gustavo Quevedo va plus loin dans sa réflexion lorsqu’il affirme que le désir récurrent de certains moines de quitter le monastère est à mettre en lien avec le fait qu’ils ne soient pas en capacité d’affronter une  homosexualité latente. Il écrit  : « Peut être que pour la premiers fois, ils perçoivent leur homosexualité et cela leur fait peur » (page 219). Dans ce registre, la réflexion de l’un des moines est intéressante lorsqu’il mentionne une masturbation physique d’un genre différent : celle qui s’opère lorsqu’il dessine « en cas de nécessité (…) l’homo ou l’hétéro sublime, mieux il travaille et il crée ». Pour le psychanalyste mexicain ce concept de sublimation dans la bouche d’un moine est un apport direct du discours psychanalytique (page 220). Pour l’écrivain Vicente Lenero, qui a connu de près l’histoire du monastère de Cuernavaca, « si le monastère apporte quelque chose, quelque chose de fort, c’est qu’il dé-diabolise l’homosexualité. (C’est vraiment beau de rencontrer des personnes qui peuvent parler de la sexualité) L’homosexualité était un élément très important, surtout parce qu’un monastère devient, comme tout séminaire, un refuge des tendances homosexuelles. C’est pourquoi Quevedo a permis et a soutenu la création d’un espace où ils  pouvaient parler d’eux-mêmes. Ceci me parait un progrès fondamental ! (…) soudain un espace de liberté survient, presque un érotisme mystique, c’est surprenant » (page 357).

En conclusion, je dirai que ce livre non seulement permet d’accéder aux problématiques des acteurs religieux ou psychanalystes de l’expérience de Cuernavaca, mais offre aussi des outils précieux pour la recherche à travers plusieurs lectures :

– une lecture historique qui donne à comprendre l’impact dans les années 60 de l’implantation récente du monachisme au Mexique en lien avec les réformes liturgiques, théologiques et au final anthropologiques que dessine le Concile Vatican II ;

– une lecture  psychanalytique qui montre en particulier combien les analysants ou les analystes sont, tour à tour, les enjeux d’institutions qui les dépassent, de leur vivant jusque dans leur mort d’ailleurs !

– une lecture pour le plaisir de découvrir la manière dont l’auteur lui-même s’implique et se risque dans sa lecture des documents, dans son désir de multiplier les portes d’accès à l’expérience qui a été menée, dans la rencontre d’hommes et de femmes témoins directs ou indirects.

Enfin comment ne pas souligner que ce processus d’incorporation de certaines pratiques psychanalytiques au cœur de l’expérience spirituelle est le fruit du travail et de l’engagement de deux femmes ? Juan Alberto Litmanovich leur rend hommage avec un chapitre consacré à Mélanie Klein (1882-1960) et à « l’univers kleinien » auquel Gustavo Quevedo se référait, et un autre chapitre dédié à Frida Zmud (1914-1985) – déjà nommée – dans lequel il est passionnant de découvrir comment elle devint la première femme psychanalyste mexicaine.

A Brive la Gaillarde, le 3 avril 2017

Emmanuel Pic, membre du groupe